Le « Moi » quantifié : jusqu’où doit-on mesurer notre vie?

Anir Hamdaoui

Étudiant au baccalauréat en informatique et génie logiciel

Le « Moi » quantifié : jusqu’où doit-on mesurer notre vie?

Anir Hamdaoui

Étudiant au baccalauréat en informatique et génie logiciel

Dormir huit heures par nuit, marcher dix mille pas et boire deux litres d’eau par jour, telles sont des recommandations que nous entendons souvent. Et si cette quête de bien-être s’était transformée en une compétition invisible? Chaque matin, des millions de personnes vérifient la qualité de leur sommeil, leur stress ou encore leur rythme cardiaque grâce à des montres connectées leur promettant une meilleure connaissance de soi. Mais jusqu’où l’autosurveillance se transforme-t-elle en contrainte? Et si cette quête de bien-être faisait perdre de vue ce que nous ressentons vraiment?

Le réveil sonne dans une chambre encore sombre. Sans même ouvrir les yeux, le poignet d’Ines se soulève. « Score sommeil 82% – Bravo ! Vous êtes en forme aujourd’hui ». Pourtant, avant même d’avoir posé un pied par terre, une légère contrariété s’installe. Le résultat s’impose, mais ne correspond pas à son ressenti : a-t-elle vraiment bien dormi? Et si cette « bonne note » commandait son humeur avant même qu’elle ne la ressenti? Ce rituel, devenu banal, marque l’entrée dans l’ère du Quantified Self* (QS) ou quantification de soi en français.

 

Cette routine prend racine en 2007, lorsque deux éditeurs du magazine WiredGary Wolf et Kevin Kelly, avancent l’idée que la technologie pourrait offrir un niveau d’introspection inédit. L’idée est simple, mais puissante : collecter nos propres données (rythme cardiaque, nombre de pas, alimentation, humeur) pour mieux se connaître et améliorer sa santé.  L’essor des montres intelligentes et des applications mobiles donnera un élan spectaculaire à cette vision. Le marché de la santé numérique devrait d’ailleurs dépasser les 420 milliards de dollars US en 2025 (Fortune Business Insights). Que ce soit pour gérer une maladie chronique ou courir un marathon, la motivation première est louable : prendre activement son destin en main. Pourtant, au-delà de cet idéal, on se retrouve face à un paradoxe : plus on se mesure, moins on est sûr de se sentir mieux.

Quand les chiffres deviennent toxiques

Des études mettent en lumière les effets pervers du suivi excessif, ce que certain·e·s appellent le « côté sombre du self-tracking* ». L’automesure n’est pas systématiquement synonyme de progrès. Au contraire, dans certains cas, elle peut entrainer une baisse de la satisfaction subjective*, un sentiment de culpabilité ou même une anxiété de performance. Des scientifiques observent aussi une fatigue liée à l’auto-suivi : à force de se mesurer sans voir de résultats concrets, on peut finir par se décourager, abandonner le suivi… ou s’épuiser dans une quête d’optimisation permanente.

 

 

En se mesurant constamment, Ines se place dans un état d’évaluation permanente, transformant chaque moment de sa vie en un score à battre ou à maintenir. À ceci s’ajoute l’enjeu de la surcharge cognitive*. Notre cerveau, limité en attention, n’est pas fait pour traiter un flot continu de données physiologiques complexes. En cumulant fréquences cardiaques, scores de sommeil et indices de récupération, Ines en vient à croire que ces chiffres lui offrent une vision totalement fiable de son état, comme s’ils pouvaient dire exactement comment elle va, sans distorsion ni interprétation subjective. Or, ce trop-plein d’information peut entrainer des biais cognitifs: plus un chiffre paraît précis, plus on lui accorde du crédit, même si l’interprétation est erronée

 

 

En 2011, le psychologue Daniel Kahneman illustre la dualité entre la pensée rapide, intuitive et émotionnelle du Système 1, et la pensée lente, analytique et délibérée du Système 2. Lorsque les données deviennent plus complexes, notre Système 1 tend à faire des raccourcis hâtifs, que l’on appelle des biais d’ancrage*. Notre ressenti est alors influencé par un chiffre isolé, plutôt que par une combinaison de données et de sensations réelles de notre corps.

Le bien-être n’est pas une feuille de calcul

La quête du « moi » quantifié, c’est-à-dire l’idée de mesurer et suivre ses données personnelles, soulève des enjeux psychologiques profonds. Peut-on vraiment réduire la complexité du bien-être humain à une série d’indicateurs, aussi sophistiqués soient-ils?


La psychologie nous enseigne que la santé globale émane d’un mélange complexe d’intuition, d’adaptation et de lâcher-prise. À force de tout mesurer, on finit parfois par voir son corps comme une simple machine dont les pièces (sommeil, cœur, muscles) doivent être inspectées et optimisées en permanence. En cherchant à « mieux se comprendre » au travers des données, on risque de se fier uniquement au verdict numérique, remplaçant la perception interne par un indicateur externe.


Les données collectées par les dispositifs de self-tracking* ne restent pas toujours entre nos mains. De nombreuses entreprises ont accès à ces informations physiologiques. Shoshana Zuboff, professeure en psychologie sociale, qualifie cette pratique de « capitalisme de surveillance » *. Nos données deviennent un capital exploitable pour prédire et influencer nos comportements. Selon elle, cette exploitation peut transformer notre intimité en ressource monétisable et contribuer à une économie de l’attention, où les entreprises cherchent à capter notre attention et à stimuler notre besoin de contrôle.

Retrouver l’équilibre

Les outils de mesure du soi ne sont pas intrinsèquement mauvais. Ils sont d’une utilité indéniable pour la recherche, pour la détection précoce d’arythmies ou pour la gestion rigoureuse de conditions médicales. Le véritable défi de cette ère numérique n’est donc pas de tourner le dos à la technologie, mais d’apprendre à l’utiliser avec discernement en la plaçant au service de l’être humain, et non l’inverse. L’avenir du bien-être passe par un équilibre lucide entre ce que les données mesurent et ce que le corps ressent. Les chiffres peuvent éclairer, mais ils ne doivent pas remplacer l’écoute de l’expérience vécue. Car au fond, se connaître ne signifie pas tout mesurer : c’est aussi savoir lâcher prise. Après tout, le corps ne s’exprime pas toujours en chiffres.

Lexique

Quantified Self (QS) : Concept consistant à utiliser des capteurs et des applications pour auto-mesurer différents aspects de sa vie (sommeil, activité, humeur…) dans le but de mieux se connaître.

 

Self-tracking : Pratique de collecter, stocker et analyser ses propres données physiologiques ou comportementales.

 

La satisfaction subjective : Sentiment qui repose sur les émotions, opinions et ressentis personnels, contrairement à la satisfaction objective qui serait liée à des critères mesurables et rationnels. 

 

Surcharge cognitive : Situation où le cerveau reçoit plus d’informations qu’il ne peut en traiter efficacement.

 

Biais d’ancrage : Tendance cognitive à se fier de manière disproportionnée à la première information reçue (appelée « ancre ») lors d’un jugement ou d’une prise de décision, même si cette information est partielle ou peu pertinente.

 

Capitalisme de surveillance : Concept sociopolitique selon lequel les données personnelles, même biologiques, sont exploitées par des entreprises pour profit.

Découvre l'auteur

Anir Hamdaoui

Anir étudiant au baccalauréat en informatique et génie logiciel à l’UQAM, je m'intéresse à l’influence des technologies numériques sur le comportement humain, la santé et la prise de décision. Curieux de tous les domaines, je suis passionné par le monde de l’aviation et j'ai également un intérêt pour tous ce qui est nature, aventure et toutes nouvelles expériences (road trips, randonnée, sport extrême...).

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