Q. Comment est née l’idée du balado Les voies métaboliques et qu’est-ce qui vous a donné envie de parler de métabolisme sous ce format?
BENOIT ARSENAULT L’idée du balado est née dans le cadre des activités de la Société québécoise de lipidologie, nutrition et métabolisme (SQLNM), dont je suis coprésident. La mission de la Société est de promouvoir l’éducation, la formation et la recherche dans les domaines de la lipidologie, de la nutrition et du métabolisme, notamment en santé cardiovasculaire.
À la SQLNM, nous étions déjà très satisfaits du succès de notre congrès annuel, qui rassemble environ 300 participants et participantes. Au Québec, la recherche en santé cardiométabolique est l’une de nos forces à l’échelle mondiale depuis au moins 35 ou 40 ans. On estimait, qu’on pouvait et qu’on devait, en faire davantage pour faire connaître la recherche qui se fait au Québec.
L’idée s’est développée assez spontanément. Au départ, Les voies métaboliques devait être un webinaire accessible sur inscription. Nous avons enregistré ces webinaires, puis décidé de les diffuser sur YouTube en créant une chaîne dédiée. Rapidement, on s’est toutefois dit qu’on pourrait aller plus loin : rendre le contenu moins dense, moins académique, et rejoindre un public plus large. C’est là qu’est née l’idée de produire de courtes capsules de vulgarisation afin de dynamiser la chaîne.
Les retours ont été très positifs, mais plusieurs personnes nous ont aussi fait remarquer qu’elles n’avaient pas toujours le temps de s’asseoir devant un écran pour regarder des conférences ou des capsules. On m’a alors suggéré de proposer le contenu en format audio, pour que les gens puissent l’écouter en faisant autre chose, par exemple en promenant leur chien. C’est comme ça que les capsules ont été mises en ligne sur les plateformes de balados. Aujourd’hui, on constate même que le contenu est davantage écouté en format balado que visionné sur YouTube.
Q. À qui s’adresse le balado et qu’aimeriez-vous que les auditeurs et auditrices retiennent après chaque épisode?
BENOIT ARSENAULT Dans un premier temps, j’aurais tendance à dire que le balado s’adresse à la communauté scientifique. À la SQLNM, environ la moitié de nos membres sont des personnes étudiantes aux cycles supérieurs, au 2e et au 3e cycle, qui œuvrent en recherche en santé cardiométabolique. Il était donc important pour nous de bien servir cette communauté et de couvrir nos bases.
Cela dit, on aurait été un peu déçus si le balado ne s’adressait qu’à ce public. Même si le contenu demeure relativement niché, on essaie d’élargir nos horizons pour rejoindre davantage de professionnel·le·s de la santé : nutritionnistes, infirmières et infirmiers, pharmaciennes et pharmaciens, kinésiologues, médecins omnipraticien·ne·s et spécialistes. Plusieurs de nos auditeurs et auditrices proviennent d’ailleurs de ces milieux.
On constate aussi un intérêt réel de la part du grand public, surtout chez les personnes qui s’intéressent à la prévention, à la santé et à la nutrition. Nous avons la chance d’évoluer dans un domaine de recherche qui touche directement le quotidien des gens : on prend des décisions liées à notre alimentation et à notre santé au moins trois fois par jour. Pouvoir transmettre des données probantes sur des questions comme « pourquoi le métabolisme énergétique fonctionne comme il le fait », « ce qui se passe dans notre corps avec le cholestérol » et « pourquoi on en parle autant », ou encore « comment interpréter les études scientifiques et en reconnaître les biais », suscite de plus en plus d’intérêt.
Ce que j’observe aussi, c’est que de nombreuses personnes prennent la parole sur les réseaux sociaux, sur YouTube ou dans des balados pour aborder des sujets qu’elles maîtrisent peu, voire pas du tout. Devant ce phénomène, nous avons pensé, en tant que communauté de chercheur·se·s, qu’il serait pertinent de créer notre propre plateforme pour discuter de ces enjeux. On voit Les voies métaboliques comme une façon de redonner à la communauté. On connaît l’ampleur de la désinformation en ligne et, malheureusement, l’information rigoureuse et utile n’est pas toujours facile d’accès. À mon sens, les scientifiques sont bien placés pour contribuer à combler ce manque, et c’est précisément dans cet esprit que cette plateforme poursuit son évolution.
Q. La science peut parfois sembler complexe ou abstraite. Quels sont, selon vous, les principaux défis lorsqu’on cherche à la rendre accessible et intéressante?
BENOIT ARSENAULT C’est effectivement un énorme défi. Comme chercheur, on est surtout habitués à s’adresser à nos pairs, que ce soit dans des articles scientifiques ou dans des demandes de subvention. On écrit avant tout pour être évalués par d’autres spécialistes, ce qui donne un contenu très spécialisé et, par définition, peu attrayant pour le grand public. Les articles scientifiques ne sont d’ailleurs pas conçus pour être intéressants ou accessibles à une population non experte, et ce décalage tend à s’accentuer avec le temps.
Le principal défi consiste donc à prendre du recul par rapport à nos propres projets et à se demander : quelle est l’information vraiment importante dans ce que je produis? Il faut ensuite se mettre dans la peau de la personne à qui l’on s’adresse pour s’assurer qu’elle comprenne l’essentiel du message. Or, nous ne sommes pas nécessairement formés pour faire cet exercice, ce qui rend la démarche encore plus exigeante.
Cela dit, je pense que cette mission fait pleinement partie de notre responsabilité comme scientifiques. Nos recherches, nos salaires et nos subventions sont financés par des fonds publics ; il me semble donc essentiel de redonner à la société en partageant nos connaissances, et pas uniquement sous forme de publications scientifiques. Personnellement, je sentais que ce n’était pas suffisant, ce qui m’a amené à m’investir davantage dans le transfert de connaissances vers le grand public.
En observant du contenu parfois très populaire, mais aussi teinté de biais commerciaux, produit par des personnes de mon domaine, je me suis dit qu’il était possible d’en reprendre certains codes tout en proposant, autant que possible, un contenu exempt de conflits d’intérêts. C’est une valeur qui m’est très chère. Le balado représente d’ailleurs un investissement important. Nous faisons donc appel à des organismes publics et à des centres de recherche, les Instituts de recherche en santé du Canada nous ont d’ailleurs offert un soutien précieux.
Pour nous, il est fondamental de préserver l’indépendance du contenu. Ce projet est avant tout porté par le désir de transmettre nos connaissances et notre passion pour la science, sans agenda commercial.
Q. Avez-vous reçu des retours de la part d’auditeurs et auditrices depuis le lancement du balado ? Comment pensez-vous vous que ce projet contribue à rapprocher la science de la société?
BENOIT ARSENAULT Oui, je reçois énormément de retours, autant de la part de citoyen·ne·s que de professionnel·le·s de la santé. Il ne se passe pratiquement pas une semaine sans que quelqu’un m’écrive pour me remercier d’avoir lancé ce projet. Ces messages ne concernent pas seulement Les voies métaboliques, mais aussi ma présence plus large sur les réseaux sociaux.
Je pense que notre contenu se distingue de ce qu’on voit souvent en santé et en prévention. Beaucoup de messages sont encore très moralisateurs, parfois culpabilisants. De notre côté, on essaie d’adopter une approche centrée sur les données probantes, mais aussi plus empathique, notamment lorsqu’on aborde des sujets sensibles comme le poids, la santé ou les régimes. Les messages culpabilisants peuvent avoir des effets psychologiques très néfastes, et nous cherchons au contraire à dissiper les malentendus qui entourent ces enjeux. On met en lumière, par exemple, les effets négatifs des régimes amaigrissants, qui offrent peu de bénéfices à long terme, mais peuvent entraîner des conséquences importantes sur le bien-être psychologique et la santé mentale. Déculpabiliser, déboulonner des mythes : je pense que ça fait réellement œuvre utile, et je le ressens dans les témoignages que je reçois.
Plusieurs professionnel·le·s de la santé me disent d’ailleurs qu’ils et elles utilisent nos capsules comme outils d’éducation pour leur patientèle. Par exemple, lorsqu’une personne reçoit un diagnostic de stéatose hépatique et souhaite comprendre de quoi il s’agit, je peux proposer une capsule d’une dizaine de minutes qui explique la maladie, les facteurs de risque et les stratégies de prévention. C’est un format qui peut être très utile en contexte clinique.
Ce qui me touche encore davantage, c’est lorsque des citoyen·ne·s me disent qu’elles partagent ce contenu avec leurs propres professionnel·le·s de la santé. Elles cherchent parfois à mieux expliquer comment elles vivent avec leur maladie, le fait qu’elles ont essayé différentes approches sans succès, ou encore à faire comprendre que certaines maladies chroniques ne relèvent pas uniquement de la volonté individuelle, mais de facteurs complexes et multifactorielles, comme la génétique ou l’histoire familiale. Le balado devient alors un outil pour ouvrir le dialogue et pour rappeler que ces maladies ne sont pas « la faute » des personnes qui en sont atteintes.
Je reçois aussi, très régulièrement, des messages de personnes qui me racontent leur situation clinique et me demandent si telle ou telle approche pourrait être bénéfique pour leur santé. Dans ces cas-là, je dois être très clair sur les limites de mon rôle. Je ne suis pas un professionnel de la santé et, même si je l’étais, je n’aurais probablement pas le temps de produire tout ce contenu. Il y a aussi des limites légales très claires à ce que je peux faire. Je prends néanmoins le temps de répondre aux messages, en expliquant que le contenu que je produis s’adresse à la population en général, et non à des cas individuels.
Cela dit, je crois que le simple fait d’écouter, de lire, de répondre avec bienveillance et d’envoyer un message d’encouragement peut déjà faire une différence. Les gens se sentent entendus, reconnus, et ça compte beaucoup. Alors oui, je me sens parfois limité dans ce que je peux faire, mais en même temps, je me sens utile, et c’est exactement ce qui donne du sens à ce projet.
Q. Quel conseil donneriez-vous aux étudiant·e·s ou jeunes chercheurs et chercheuses qui souhaitent, comme vous, combiner recherche et vulgarisation scientifique?
BENOIT ARSENAULT Si j’étais en début de carrière aujourd’hui, je ne pourrais probablement pas m’investir en vulgarisation scientifique de la manière dont je le fais actuellement. J’en suis à une étape où j’ai davantage de liberté, notamment celle de choisir le type de professeur-chercheur que je souhaite être. Pour en arriver là, il faut avoir franchi plusieurs étapes et démontré qu’on est capable d’être un·e chercheur·se performant·e, d’obtenir des subventions salariales et du financement pour des projets de recherche.
Mon premier conseil aux personnes en début de carrière serait donc de faire de la vulgarisation scientifique, oui, mais sans se laisser emporter. C’est une activité qui peut devenir très prenante très rapidement, et il ne faut pas que cela se fasse au détriment des travaux de recherche, qui demeurent essentiels. Je suis le premier à me définir avant tout comme chercheur, avant d’être une personne engagée dans la mobilisation des connaissances.
La réalité, c’est qu’au Québec, au Canada et dans la majorité des pays, les chercheur·se·s ne sont pas encore réellement reconnu·e·s pour leurs activités de transfert ou de mobilisation des connaissances. Les subventions, qu’elles soient salariales ou liées à des projets, sont principalement attribuées en fonction du nombre de publications et du facteur d’impact des revues. Le système est donc biaisé : la mobilisation des connaissances ne compte pratiquement pas dans les grilles d’évaluation. Si j’ai pu faire le choix d’y consacrer une partie importante de ma pratique, c’est notamment parce que j’ai la permanence et une certaine sécurité d’emploi. Pour les personnes en début de carrière, la priorité doit malheureusement rester la production d’articles scientifiques.
Cela dit, je m’implique aussi beaucoup, en coulisses, notamment au sein du comité scientifique consultatif du Fonds de recherche du Québec, pour tenter de faire évoluer ces pratiques et de redéfinir ce que signifie être scientifique en 2026. La vulgarisation scientifique ne devrait pas remplacer la recherche évaluée par les pairs, mais s’y ajouter. Les chercheur·se·s qui s’engagent dans la mobilisation des connaissances devraient, à mon sens, être davantage reconnu·e·s dans l’évaluation de leur dossier.
Pour les personnes étudiantes aux cycles supérieurs, à la maîtrise ou au doctorat, je dirais qu’il est crucial d’être très transparent·e·s avec leur direction de recherche. Certain·e·s directeur·rice·s sont très exigeant·e·s, et il faut s’assurer que le temps consacré à la vulgarisation soit reconnu et intégré au travail, et non relégué aux soirs et aux fins de semaine. Sans cette transparence, la situation peut rapidement devenir intenable. Heureusement, je pense que la majorité des directions de recherche sont ouvertes à ce type de démarche, à condition qu’elle soit bien balisée.
Enfin, je dirais qu’il est important d’avoir des plans et des projets concrets à présenter. Je dois d’ailleurs admettre que je suis parfois cordonnier mal chaussé sur ce plan-là : je me dis que je vais consacrer une journée par semaine à la vulgarisation, puis on se rend vite compte que cela peut facilement occuper toute la semaine.
Découvre les autrices

Juliette François-Sévigny et Laura Tribouillard
Juliette et Laura sont les deux têtes qui dirigent la présente édition de La Fibre. Alors que Juliette est candidate au doctorat en psychologie, Laura est candidate au doctorat en médecine moléculaire. Les deux ont une passion commune : la communication scientifique.


