Un anesthésiant comme antidépresseur ? Pourquoi pas!

Hugo Mayrand

Étudiant à la maîtrise en chimie

Un anesthésiant comme antidépresseur ? Pourquoi pas!

Hugo Mayrand

Étudiant à la maîtrise en chimie

Depuis quelques années, des patients américains souffrant de dépression majeure se rendent dans des cliniques spécialisées pour recevoir une dose de Spravato, un puissant anesthésiant. Cette thérapie hors du commun procure un effet antidépresseur notable chez des malades qui ne répondent pas aux autres traitements. Alors que les médicaments classiques échouent à traiter la dépression dans plus de 40 % des cas, le Spravato pourrait devenir une excellente alternative.

Nous sommes en 2019 aux États-Unis et Michael*, un patient souffrant de dépression majeure, se présente dans une clinique médicale spécialisée. Il est l’un des premiers Américains à recevoir une prescription pour un vaporisateur nasal de Spravato. Sur place, il s’administre lui-même 56 mg du médicament. Il doit rester sous la supervision du médecin, car les effets se font sentir rapidement. Pour les deux prochaines heures, il est plongé dans un état de profonde confusion. Il a de la difficulté à parler, il sent son corps flotter et sa vision lui joue des tours. Rien d’étonnant, car la substance qu’il a inhalée est en fait une formule commerciale de la kétamine, un puissant anesthésiant aussi utilisé illégalement comme drogue récréative. Ce traitement contre la dépression vient tout juste d’être approuvé par la Food and Drug Administration (FDA) aux États-Unis.

La kétamine est un antidépresseur prometteur, car elle agit rapidement et conserve son effet plusieurs jours après une seule dose. Les antidépresseurs classiques, quant à eux, doivent être pris quotidiennement et il faut attendre deux à trois semaines avant d’en voir les bénéfices. Cette découverte a fait beaucoup parler dans la communauté scientifique, car la kétamine était jusqu’alors utilisée dans un tout autre contexte : l’anesthésie en chirurgie d’urgence. La kétamine est un anesthésiant sécuritaire et facile à utiliser, car elle n’affecte pas la respiration et le rythme cardiaque. Les médecins l’utilisent depuis plus de cinquante ans et ses effets sont bien connus. Elle permet de garder les patients éveillés tout en étant indifférents à la douleur et au monde extérieur. Cet état est appelé « dissociatif ». Les propriétés étonnantes de la kétamine comme antidépresseur ont été montrées pour la première fois en 2000 par une équipe de recherche de l’Université Yale. Celle-ci soupçonnait qu’une dose insuffisante pour l’anesthésie générale pourrait bloquer un mécanisme cellulaire impliqué dans la dépression. Cependant, personne n’avait jusqu’alors tenté l’expérience sur des patients humains.

Un traitement de dernier recours

Michael a été dirigé vers la kétamine, car il souffre de dépression résistante aux traitements. C’est-à-dire qu’il a déjà essayé plusieurs antidépresseurs classiques sans voir aucune amélioration sur sa santé mentale. Cette situation n’est pas rare dans le traitement de la dépression. En effet, les études les plus optimistes révèlent que seulement 60 % des patients répondent favorablement aux antidépresseurs traditionnels. D’autres études plus pessimistes avancent que les antidépresseurs ne sont pas plus efficaces qu’un placebo. Plutôt embarrassant pour une classe de médicaments qui est constamment optimisée depuis les années 1950. La découverte d’une alternative aux antidépresseurs traditionnels offre donc beaucoup d’espoirs aux patients comme Michael qui ont de la difficulté à traiter leur dépression.

Un mécanisme unique

Les scientifiques expliquent encore difficilement comment la dépression affecte le cerveau humain. Ils s’entendent toutefois sur le fait que le cortex préfrontal réduit en volume. Cette région du cerveau qui se trouve juste en haut des yeux est impliquée dans le développement de la personnalité et la volonté de vivre. Quand le cortex préfrontal réduit en volume, ses cellules font moins de contacts entre elles, ce qui limite leur communication et affecte la performance du cerveau. Ces points de contact sont appelés synapses. C’est justement là où la kétamine agit. La recherche sur le sujet en est encore à ses débuts, mais il semblerait que la kétamine favorise la formation de nouvelles synapses dans le cortex préfrontal, lui permettant de retrouver ses fonctions normales. Cette hypothèse suggère que la kétamine diffère radicalement des antidépresseurs classiques comme le Prozac. 

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure 1. Synapses permettant la communication entre les cellules du cerveau. Des impulsions électriques voyagent le long des axones pour favoriser la libération de petites molécules appelées neurotransmetteurs. Ces molécules traversent les synapses pour atteindre les récepteurs du neurone voisin et ainsi transmettre leur message.

Un modèle à repenser

Les antidépresseurs traditionnels fonctionnent tous selon un principe similaire, soit la régulation des monoamines. Les monoamines sont des petites molécules que les cellules du cerveau synthétisent pour s’envoyer des messages et se coordonner entre elles. Ces molécules portent des noms familiers comme la sérotonine, la dopamine et l’adrénaline. En théorie, la dépression serait causée par un déséquilibre de ce fragile système de communication et il suffirait d’en ajuster les concentrations pour se sentir mieux. Est-ce que la réalité est aussi simple que ça ? Probablement pas, car on sait maintenant que la kétamine a un effet antidépresseur durable sans même affecter les niveaux de monoamines.

 

 

 

 

 

Figure 2. Structures moléculaires impliquées dans la dépression. A. Deux antidépresseurs connus. B. Trois monoamines permettant aux cellules du cerveau de communiquer entre elles.

Malgré les propriétés révolutionnaires de la kétamine, ce traitement n’est pas encore idéal pour Michael. Il doit en effet rester deux heures sous la supervision d’un médecin et ce deux fois par semaine. La kétamine peut aussi causer la dépendance et son usage à long terme est peu étudié. L’utilisation de la kétamine comme antidépresseur représente tout de même un pas en avant dans un domaine de recherche stagnant depuis de nombreuses années. Cette nouvelle ouverture pour des médicaments controversés en santé mentale se fait déjà sentir ailleurs. La MDMA communément appelée ecstasy est maintenant utilisée comme aide à la thérapie pour traiter le syndrome posttraumatique chez les anciens combattants. La recherche en santé mentale est plus dynamique que jamais et Michael peut retrouver espoir grâce à des scientifiques qui osent sortir des sentiers battus.

 

* Michael est un personnage fictif.

Découvre l'auteur

Hugo Mayrand

Hugo Mayrand est étudiant à la maîtrise en chimie de l’Université de Montréal. Ses travaux de recherche portent sur l’identification de cibles thérapeutiques pour de nouveaux médicaments. Il a fait son baccalauréat en biochimie et cherche toujours à faire des ponts entre la biologie et la chimie. Il est aussi musicien professionnel et il partage son temps depuis des années entre la science et la musique de film.

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