Technologies et saines habitudes de vie, une recette risquée ?

Jessica Lecourt

Étudiante au baccalauréat en sciences de l'activité physique

Technologies et saines habitudes de vie, une recette risquée ?

Jessica Lecourt

Étudiante au baccalauréat en sciences de l'activité physique

Reconnue pour maintenir la santé, le bien-être et la qualité de vie, l’activité physique est une pratique fortement encouragée. D’ailleurs, selon une enquête du ministère de la Santé et des Services sociaux parue en 2015, 41 % de la population québécoise était considérée comme active, c’est-à-dire faisant au moins 150 minutes d’activité physique à intensité élevée ou 300 minutes à intensité moyenne par semaine (Gouvernement du Québec, 2018). Cette pratique populaire et saine est en apparence inoffensive. Cependant, en y ajoutant les standards de beauté contemporains promus par les réseaux sociaux et les technologies d’entraînement, cette habitude peut rapidement devenir problématique. En effet, ces éléments constituent des facteurs de risque au développement d’un trouble caché comme la dysmorphie musculaire, soit une dépendance à l’entraînement.

L’avènement technologique et l’importance des réseaux sociaux ne font qu’exacerber les cas de troubles alimentaires et corporels. Aux États-Unis, c’est dans l’ombre qu’environ 20 % des garçons et 5 % des filles de moins de 18 ans adoptent des comportements dangereux tels qu’une modification intense de l’alimentation pour augmenter leur masse musculaire. Ces comportements peuvent parfois débuter aussitôt qu’à 11 ans. Ces conduites constituent des signes facilement inaperçus, mais précurseurs de la dysmorphie musculaire. Celle-ci se traduit par la perception constante d’une masse musculaire insuffisante. Il s’agit d’un trouble du comportement alimentaire s’accompagnant d’un contrôle maladif du poids par un entraînement excessif et une alimentation stricte.

Ce trouble est assez peu connu comparé aux autres troubles touchant l’image ou l’alimentation comme l’anorexie ou la boulimie. Ainsi, cette perturbation peut émerger et évoluer sans être visée par la prévention ou repérée par les proches. En fait, la dysmorphie musculaire touche majoritairement les hommes et, encore aujourd’hui, plusieurs cliniciens et cliniciennes associent les problèmes alimentaires à un enjeu exclusivement féminin. Bref, ce trouble peut évoluer sans être détecté par les spécialistes responsables de l’identifier! De plus, il a été montré que, comparés aux femmes, les hommes vivent un stigma social additionnel lorsqu’il est question de troubles alimentaires. Cela peut exacerber des sentiments comme la honte chez ces derniers et il devient alors difficile d’en parler et d’obtenir du soutien. Pour les personnes atteintes de dysmorphie musculaire, les réseaux sociaux ainsi que l’utilisation d’applications de suivi et d’entraînement constituent une solution simple et accessible. En effet, ces derniers permettent de canaliser leur intérêt grandissant envers leur apparence physique et permettent d’offrir un encadrement sur l’entraînement et la nutrition. Ces technologies populaires encouragent malheureusement trop souvent, de façon involontaire, le développement caché de plusieurs des symptômes de la dysmorphie musculaire.

Le culte du corps et les médias

Les hommes atteints de dysmorphie musculaire, qu’ils en soient conscients ou non, seront longtemps laissés à eux-mêmes dans l’ignorance. Étant donné la nature du trouble, il va de soi que ceux qui sont touchés sont plus sensibles à certains types de messages omniprésents sur les médias sociaux et les applications technologiques. Ainsi, ces technologies font souvent la promotion d’habitudes de vie et de standards de beautés modernes sans, toutefois, se soucier des répercussions majeures de leurs publicités, telle l’augmentation des personnes touchées par la dysmorphie musculaire. Aujourd’hui, les médias analysent les habitudes et préférences des utilisateurs et utilisatrices pour adapter le contenu présenté et le rendre cohérent avec leurs croyances. Dans ce contexte, une personne atteinte de dysmorphie musculaire se voit entraîner dans un cercle vicieux où elle est bombardée de contenu projetant une image très positive de l’entraînement ou de la nutrition. De plus, sachant que plus de 10 millions de photos sont partagées sur Facebook par heure, la possibilité de comparer son corps aux autres est élevée. Rapidement, cela peut affecter l’image de soi et accélérer le développement du trouble. Pour illustrer cette ampleur, le proverbe « une seule image vaut mille mots » traduit efficacement le poids que prend l’abondance d’images envoyées vers l’utilisateur ou l’utilisatrice et ce qu’elles peuvent représenter pour l’individu souffrant. 

Un bien-être dépendant des chiffres

Accessibles et faciles à entrer, les données comme le nombre de calories ingérées ou le nombre de kilomètres de marche parcourus encouragent la dépendance aux chiffres des personnes atteintes de dysmorphie musculaire. D’ailleurs, d’après un sondage effectué par l’American College of Sports Medicine en 2022, l’utilisation des technologies portables comme les montres intelligentes et les traqueurs d’activité serait la tendance actuelle numéro un en entraînement physique. Ces technologies, de plus en plus précises, offrent une panoplie de données comme les calories brûlées, le nombre de pas par jour, les battements cardiaques, le poids, et bien plus. Ces données, considérées en elles-mêmes, sont inoffensives et peuvent même représenter un symbole de soin de sa santé. Les dispositifs qui les utilisent, tous aussi accessibles que les médias sociaux, aspirent à offrir une forme d’aide en entraînement et en nutrition. Bien souvent, cela camoufle plus efficacement la croissance du trouble de dysmorphie musculaire. Qui aurait déjà pensé que ce genre d’information pourrait contribuer aux troubles de l’image et de l’alimentation comme celui-ci?

La pratique d’activité physique comporte plusieurs effets bénéfiques. C’est lorsque les saines habitudes de vie sont employées à l’extrême qu’elles se transforment en course inatteignable vers les standards de beauté d’aujourd’hui. Sachant que les troubles alimentaires et corporels sont en hausse et que les hommes vivent une stigmatisation non négligeable concernant ces derniers, on réalise que les médias sociaux et les technologies peuvent rapidement avoir un effet pervers en nous faisant perdre de vue l’essentiel. Au lieu de constamment regarder les corps gréco-romains sur le web ou de regarder des données comme son poids sur la balance, son nombre de pas par jour, son pourcentage de gras, pourquoi ne pas se centrer sur soi-même et envisager de bouger pour le plaisir ? Et si c’était ça la vraie porte vers le bien-être ?

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Jessica Lecourt

Jessica Lecourt est étudiante au baccalauréat en sciences de l’activité physique profil kinésiologie à l’Université du Québec à Montréal. Elle s’intéresse plus précisément à la relation entre la santé mentale et l’exercice physique. Passionnée par la santé et le sport, elle aspire à poursuivre ses études vers un doctorat en sciences de l’activité physique dans quelques années.

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