Le masculin l’emporte-t-il réellement sur le féminin?

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Alexandra Dupuy

Candidate à la maîtrise en linguistique

Le masculin l’emporte-t-il réellement sur le féminin?

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Alexandra Dupuy

Candidate à la maîtrise en linguistique

Bien que l’idée d’un masculin comme genre commun puisse sembler séduisante aux yeux des puristes de la langue française1, en raison de la composition des mots et de leur interprétation auprès de personnes locutrices du français, un décalage avec la réalité est observé.

« Le masculin l’emporte sur le féminin », cette phrase apprise dès le primaire laisse sous-entendre que le masculin peut représenter le féminin. Cette idée est encore bien répandue, si bien que le bureau de la traduction du Canada indique qu’il peut servir « de genre commun » dans les contextes où l’ajout des formes féminines dans un texte pourrait non seulement l’alourdir, mais également nuire à sa clarté2. À la réception de cette information, il est alors légitime de se pencher sur la nature du débat de la visibilisation du genre grammatical féminin, particulièrement dans un contexte où l’écriture inclusive3 suscite la controverse au sein de la francophonie tant en France4 qu’au Québec5.

 

En voyant les noms avocat et avocate, il serait possible de croire que le nom féminin serait dérivé du nom masculin, puisque le féminin est marqué du suffixe* -e contrairement au masculin. Toutefois, en morphologie*, les noms « simples » ne sont pas dérivés les uns des autres, mais sont plutôt dérivés d’un radical*. Ainsi, si nous devions représenter ces deux noms, nous verrions les deux schémas suivants :

Composition morphologique du nom avocat
Composition morphologique du nom avocate

Le nom avocate n’est alors pas dérivé du nom avocat, ils sont plutôt tous deux dérivés du même radical, soit avocat. Le masculin ne sert donc pas de base à la formation du féminin. Le masculin en français est non marqué6, car son suffixe est inaudible et illisible, tout comme le singulier. Toutefois, ce n’est pas parce qu’un genre grammatical n’est pas marqué que c’est un indicateur qu’il est neutre. Cela dépend de la langue7. Le français ne comporte actuellement que deux genres grammaticaux, soit le féminin et le masculin8.

Le genre grammatical en formes et en sens

Les catégories de genre sont souvent neutralisées au pluriel de manière translinguistique*, c’est-à-dire qu’au pluriel, indépendamment du genre grammatical, une seule forme est proposée9. Par exemple, en allemand on peut dire der Studierenden10(l’étudiant), die Studierende (l’étudiante) et die Studierenden11(les étudiants ou les étudiantes). En français, cette situation n’est pas observée12 puisque nous avons les formes l’étudiant, l’étudiante, les étudiants et les étudiantes. Le choix d’un genre grammatical pour représenter un groupe de personnes comporte des conséquences d’interprétation.

D’une perspective sémantique, plusieurs études en psycholinguistique* relèvent l’influence du genre grammatical sur la représentation mentale de l’information reçue13,14. Le masculin en français n’est pas interprété comme un genre neutre. Ainsi, des adultes lisant des phrases comportant des noms de métiers majoritairement occupés par des femmes tels qu’infirmiers ou couturiers auront tendance à interpréter qu’on fait exclusivement référence à des hommes dans le texte.

La place du genre grammatical féminin

Les formes féminines de certains mots en français sont plutôt récentes. Par exemple, la féminisation des noms de métiers dans la langue française date de la fin du XXe siècle. Alors qu’au Québec, l’Office québécois de la langue française fit la création de plusieurs néologismes* afin de nommer les femmes dans les milieux de travail vers la fin des années 197015, la France, elle, mettra en place La commission de terminologie relative au vocabulaire concernant les activités des femmes en 198416. Ce n’est toutefois qu’en 2019 que l’Académie française se positionnera en faveur de toutes les formes féminisées des noms de métiers et des titres de fonctions qui respectent les règles de la langue française17. Puisque ces noms féminisés sont relativement nouveaux dans le lexique français, il serait logique de croire qu’à une certaine époque, le genre masculin était utilisé pour représenter les femmes dans la langue.

D’une perspective historique, on constate que plusieurs noms de métiers existaient déjà18 au féminin, mais ont disparu de la norme* au XVIIe siècle à la suite de la création de l’Académie française19. C’est notamment le cas d’autrice, forme attestée depuis les années 140020, qui sera supprimée de la norme dans le premier dictionnaire de l’Académie française21 pour finalement y être réintégrée en 201922. Parallèlement d’autres mots tels poissonière23fromagière24ont quant à eux résisté à l’épreuve du temps25 et ont en commun le fait qu’ils ne sont pas associés à un métier prestigieux. La linguiste Elizabeth Dawes soulève26 d’ailleurs qu’en France, l’Académie était plus réfractaire à l’égard de la féminisation des noms de métiers prestigieux puisqu’ils étaient considérés comme neutres. Ainsi, la forme une secrétaire était acceptée, mais pas une secrétaire d’État27.

Représenter les changements sociétaux dans la langue

Les femmes n’ayant eu accès à certains corps d’emplois que récemment dans l’histoire, la féminisation des noms de métiers et titres de fonctions avait pour objectif de rendre compte de leur présence sur le marché du travail. C’est d’ailleurs la recommandation qu’a faite le Conseil du statut de la femme en 1978 dans son rapport Pour les québécoises : égalité et indépendance, lorsqu’il fit l’observation que les descriptions de certains corps d’emplois étaient écrites au masculin générique neutre, donnant ainsi l’impression qu’on ne s’adressait pas aux femmes. Ainsi, pour éviter de nuire à la clarté des textes, comme l’indique le bureau de la traduction du Canada, ne serait-il pas essentiel de visibiliser tous les genres, plutôt qu’uniquement le masculin?

Lexique 

Suffixe : « désigne tout élément susceptible d’être adjoint à une racine ou un radical, et dont résulte un mot construit28. »

Morphologie : Domaine de la linguistique étudiant la construction des mots.

Dérivation : « […] désigne le processus de formation de mots construits par affixation29. »

Radical : Unités de sons ayant un sens pouvant « […] recevoir des affixes et […] servir ainsi de point de départ à une dérivation30. »

Affixation : « […] procédé de formation des mots qui consiste à adjoindre un élément appelé affixe à une racine ou un radical31. »

Translinguistique : À travers les langues.

Psycholinguistique : Domaine de la linguistique étudiant les liens entre les items linguistiques et les processus psychologiques.

Néologisme : Nouveau mot.

Norme32 : Ensemble de règles déterminant un idéal linguistique.

Références bibliographiques

  1. Académie française. (2014, 10 octobre). La féminisation des noms de métiers, fonctions, grades ou titres – Mise au point de l’Académie française. https://www.academie-francaise.fr/actualites/la-feminisation-des-noms-de-metiers-fonctions-grades-ou-titres-mise-au-point-de-lacademie
  2. Gouvernement du Canada. (2019). Féminisation des textes. https://www.noslangues-ourlanguages.gc.ca/fr/cles-de-la-redaction/feminisation-des-textes.
  3. Dupuy, A. (2020, 7 décembre). L’écriture inclusive : la définir pour mieux la comprendre. Correspondance https://correspo.ccdmd.qc.ca/index.php/document/lecriture-inclusive-la-definir-pour-mieux-la-comprendre/
  4. Viennot, E. (2021, 28 avril). Une loi interdisant l’écriture inclusive conduirait à remplacer des millions de documents officiels. Le Monde.
  5. Dupuy, A. et Lessard, M. (2020, 11 juin). À qui appartient la langue française? Le Devoir. https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/580558/a-qui-appartient-la-langue-francaise
  6. Rowlett, P. (2007). The Syntax of French. Cambridge University Press.
  7. Par exemple, en allemand, les déterminants nominatifs sont les suivants : der (masculin), die (féminin) et das (neutre). Dans ce contexte, le genre neutre est marqué par le suffixe -as.
  8. Huot, H. et Perret, M. (2005). La morphologie : forme et sens des mots du français (2e éd.). Armand Colin.
  9. Greenberg, J. H. (1963). Some universals of grammar with particular reference to the order of meaningful elements. Universals of Human Language, 73-113.
  10. Duden. (s. d.) Studierende. https://www.duden.de/rechtschreibung/Studierende
  11. Les formes présentées sont des néologismes allemands se voulant plus neutres. Pour plus d’informations, voir la dixième source. 
  12. Corbett, G. G. (1991). Gender (1re éd.). Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/CBO9781139166119
  13. Sato, S. et Athanasopoulos, P. (2018). Grammatical gender affects gender perception: Evidence for the structural-feedback hypothesis. Cognition, 176, 220-31. https://doi.org/10.1016/j.cognition.2018.03.014

Source photo : https://pxhere.com/en/photo/1554757

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