Entrevue avec Pre Kim Lavoie: Communiquer avec les médias en tant que scientifique

Juliette François-Sévigny

Candidate au doctorat en psychologie

Entrevue avec Pre Kim Lavoie: Communiquer avec les médias en tant que scientifique

Juliette François-Sévigny

Candidate au doctorat en psychologie

Chercheuse en psychologie de la santé, Kim Lavoie est titulaire de la chaire de recherche du Canada en médecine comportementale. En 2020, elle lance, comme codirectrice du Centre de médecine comportementale de Montréal, l’étude iCARE (Internation COVID-19 Awareness and Responses Evaluation) visant à mieux comprendre les perceptions, les croyances, les attitudes et les comportements de la population à l’égard des politiques de santé publique liées à la COVID-19. L’importante contribution scientifique de l’étude amène la chercheuse à communiquer quotidiennement la science auprès des médias traditionnels. Au programme : tout ce dont vous devez savoir pour réussir une entrevue journalistique en tant que scientifique.

Q Selon vous, en quoi communiquer la science auprès des médias est-il bénéfique sur le plan du développement professionnel d’un·e scientifique?

KIM LAVOIE Communiquer la science auprès des médias demande de développer des compétences en vulgarisation scientifique, sans lesquelles traduire efficacement la science pour un large public est mission impossible. Ces compétences sont une composante essentielle au travail d’un scientifique. Il n’y a qu’à penser à la rédaction de résumés vulgarisés dans le cadre de demandes de subvention pour des projets de recherche.

Autrement, à mon sens, communiquer la science auprès des médias favorise la mobilisation des connaissances scientifiques découlant de nos recherches, et ce dans l’optique que des retombées concrètes peuvent s’en suivre. En tant que scientifique, il peut nous arriver d’être préoccupé·e par nos publications scientifiques dans des revues très spécialisées. Pourtant, quand on y pense, c’est peut-être une centaine de personnes qui vont les consulter, voire 1 000 si on a de la chance! Or, communiquer nos résultats de recherche à la radio ou à la télévision, par exemple, offre la possibilité de toucher des milliers et des milliers de personnes. Sans compter que le milieu politique consulte les nouvelles diffusées à la radio, la télévision et dans les journaux. Ainsi, il peut être profitable de s’adresser à ces médias lorsque nos résultats de recherche proposent des pistes d’action pouvant contribuer concrètement à l’amélioration ou au développement de certaines politiques gouvernementales. 

Au cours de la pandémie de COVID-19, je me suis beaucoup adressée aux décideur·e·s politiques via les médias traditionnels en lien avec les connaissances scientifiques générées par l’étude iCARE, laquelle porte sur les attitudes et les comportements de la population concernant les politiques de santé publique en contexte pandémique. Même que plusieurs responsables de la santé publique du Québec m’ont clairement fait savoir qu’il avait bien entendu les messages que je leur adressais au cœur de la crise pandémique via les médias traditionnels et non traditionnels! En effet, lorsque je m’adresse aux décideur·e·s politiques dans les médias, je n’hésite pas à les nommer et même à soulever l’incohérence dans leurs messages à la population. Bien évidemment, tout ce que je dis est respectueux et s’appuie sur des données probantes.

En sortant de votre laboratoire pour prendre la parole dans les médias, vous intégrez peu à peu le réseau des décideur·e·s politiques relativement à votre expertise : « ah Kim Lavoie, c’est l’experte en changement comportemental ». À mon sens, pour que vos recherches aient un réel impact dans l’environnement dans lequel vous vivez, il est essentiel que les décideur·e·s politiques vous connaissent et connaissent votre expertise pour qu’ils et elles viennent la solliciter lors d’importants processus décisionnels gouvernementaux, par exemple. En somme, communiquer la science dans les médias est non seulement une belle opportunité de faire valoir nos recherches, mais également d’avoir un réel impact dans le quotidien des Québécois, voire des Canadiens.

Q Quels seraient les conseils, par excellence, que vous donneriez à un·e étudiant·e qui s’apprête à communiquer la science auprès d’un média traditionnel?

KIM LAVOIE D’abord et avant tout, il est essentiel d’adapter notre langage aux médias auprès desquels nous nous entretenons. On n’est pas en train de parler à un·e collègue scientifique, on est en train de parler à notre tante, notre oncle, notre grand-mère. Il est donc essentiel de réfléchir à l’avance à ce qui va être dit et surtout comment ça va être dit. À mon sens, trois choses doivent être dites lors d’une telle entrevue: ce que vous avez fait (l’objectif), ce que vous avez trouvé (les résultats) et pourquoi ces résultats sont importants pour le grand public, les décideur·e·s politique ou toutes autres parties pertinentes de la société intéressées aux retombées. Dans ce contexte, il est important que ces éléments soient discutés avec votre direction de recherche puisqu’après tout ce sont en quelque sorte ses études dont il est question, et donc sa crédibilité. 

De plus, il est important de garder en tête que les journalistes qui vous contactent pour une entrevue peuvent avoir une intention cachée. En effet, bien que le prétexte puisse être de discuter des résultats d’une étude que vous avez récemment publiés, il arrive que les questions qui vous sont posées concernent plutôt un sujet connexe au vôtre, lequel est assez controversé. Dans ce contexte, je vous invite à sortir vos talents de politicien·ne·s et vous en tenir aux trois messages clés que vous voulez que le public retienne peu importe la question qui vous est posée. Vous n’avez pas à subir leurs questions. Lorsque ça m’arrive, je valide leur question pour ensuite en profiter pour insérer les éléments que je juge importants : « Ah c’est une excellente question, mais vous savez ce qui est vraiment important, c’est A, B et C ». 

Par ailleurs, il est important de savoir que sur les 15 minutes d’entrevue ayant été enregistrées, environ 15 secondes seront réellement diffusées, et ce ne sont pas toujours les meilleures 15 secondes. Je soulève ce point surtout lorsque l’entrevue n’est pas en direct. Ce contexte peut paraitre plus informel et nous amène à être plus décontractés dans nos propos. Cependant, tout ce qui est dit en présence d’une caméra qui enregistre peut être coupé et repris. Ce n’est pas le temps de dire des choses que vous pourriez regretter plus tard!! 

Aussi, lors d’une entrevue pour la presse écrite, assurez-vous d’être clair·e et que vos données le sont également. Malgré tout, il peut arriver que ce que vous avez dit n’ait pas été totalement bien compris par le ou la journaliste et que vos propos ne soient pas fidèlement rapportés. Lors de ces situations, je ne me gêne pas pour clarifier les choses auprès des journalistes même si c’est après coup. Sur le web, il est facile de faire des changements, surtout lorsqu’il est question de chiffres ayant été mal rapportés. En fait, peu importe qu’un changement soit possible ou pas, je vais faire savoir au journaliste si un ou des éléments de leur article concernant mes propos sont erronés. J’envoie le message au journaliste qu’une entrevue avec moi implique que je vais m’assurer que mes dires sont adéquatement rapportés. Il ou elle fera plus attention la prochaine fois. De plus, même si ce n’est pas toujours possible, je demande à tout coup au journaliste de m’envoyer l’article avant sa publication afin que j’y vérifie les informations. Considérant leurs courtes échéances, la validation de l’article doit cependant se faire très rapidement. 

Q Quels seraient, selon vous, les pièges à éviter lorsqu’un chercheur communique la science auprès d’un média traditionnel?

KIM LAVOIE Tout d’abord, il arrive que des journalistes posent des questions fermées dans l’optique d’obtenir un appui quant à leurs points de vue ou sur une position plutôt controversée. Le piège est de se prononcer en répondant par « oui » ou par « non ». Il faut se rappeler que c’est notre crédibilité qui est en jeu là-dedans. Je me rappelle une entrevue en direct à la télévision où une journaliste m’a demandé : « vous ne pensez pas, Dre Lavoie, que la politique de Mr Legault n’a tout simplement pas de bon sens considérant X, Y et Z ». Ici, la formulation de la question voulait m’amener à l’acquiescer. Je n’ai pas embarqué dans le jeu et j’ai répondu un truc du genre : « Je pense que Mr Legault fait de son mieux avec les informations qui sont à sa disposition. Néanmoins, ce que je peux vous dire selon les recherches que moi j’ai lues et qui sont fiables est ceci… ». 

Un second piège auquel je pense concerne particulièrement les femmes. Une femme passionnée qui s’exprime de manière affirmative ou qui argumente moindrement lors d’une entrevue journalistique peut rapidement être vue comme étant « trop émotionnelle ». Il faut reconnaitre que le double standard homme-femme existe. Il faut jouer le jeu et construire nos communications en fonction de cette arrière-scène-là. Je suis pratique, pas idéaliste! Ainsi, en ce qui me concerne, je fais particulièrement attention à paraitre la plus posée et dosée possible en entrevue. 



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