Doués de jour comme de nuit ?

Marie-Claudelle Leblanc

Étudiante au doctorat en psychologie

Doués de jour comme de nuit ?

Marie-Claudelle Leblanc

Étudiante au doctorat en psychologie

Plusieurs idées préconçues circulent au sujet de la douance. Le sommeil des enfants doué·e·s n’y fait pas exception. Il est souvent rapporté que les enfants doué·e·s dorment peu ou présentent davantage de problèmes de sommeil. Pourtant, les scientifiques demeurent mitigé·e·s sur cette question. En fait, le sommeil de ces enfants semble différent de sorte qu’il faciliterait l’apprentissage et favoriserait le développement de meilleures capacités intellectuelles. Également, les études récentes suggèrent que les enfants doué·e·s ayant plus de problèmes de sommeil sont aussi celles et ceux qui ont plus de problèmes socioaffectifs.

Ils et elles apprennent plus facilement et rapidement, ont des capacités intellectuelles nettement supérieures à la moyenne et leur curiosité est sans bornes ; saviez-vous qu’environ 2,5 % des enfants auraient un profil de douance intellectuelle* ? Si plusieurs scientifiques se sont intéressés aux enfants doué·e·s, leur sommeil, quant à lui, demeure peu étudié. Serait-ce possible que ce dernier soit différent du sommeil des enfants neurotypiques* ? Les enfants doué·e·s détiennent-ils·elles un superpouvoir qui leur permet de dormir moins longtemps sans être fatigué·e·s ? La douance rime-t-elle plutôt avec sommeil perturbé ? Il importe ici de départager ce qui relève du mythe et de la réalité.

Les quelques données probantes sur le sujet suggèrent que le sommeil des enfants doué·e·s diffère principalement de celui des enfants neurotypiques sur le plan du sommeil paradoxal. Cette phase de sommeil profond est celle où l’on rêve le plus et où l’activité cérébrale ressemble à celle d’une personne éveillée. Selon une récente étude, le sommeil paradoxal occupe près de 23 % du sommeil des enfants doué·e·s, alors que ce chiffre tourne aux alentours de 17 % chez les enfants neurotypiques1. Chez tous les nouveau-nés, les cycles de sommeil paradoxal durent plus longtemps. Cependant, la structure du sommeil change en vieillissant et les enfants passent de moins en moins de temps en sommeil paradoxal. Chez les enfants doué·e·s, ces cycles demeurent plus longs que chez les enfants neurotypiques. Les phases de sommeil paradoxal surviennent également plus tôt dans leurs cycles de sommeil et plus rapidement après l’endormissement. Considérant le rôle essentiel du sommeil paradoxal dans l’apprentissage, l’humeur et la consolidation de la mémoire, il est logique qu’une nuit de sommeil plus riche en sommeil paradoxal soit liée à de meilleures capacités mentales. Cette particularité reflèterait d’ailleurs une meilleure capacité à organiser et traiter l’information vue durant la journée. Cela expliquerait, du moins partiellement, pourquoi les enfants doué·e·s possèdent une meilleure mémoire et apprennent plus rapidement.

Autre fait intéressant : une étude a montré que les enfants doué·e·s seraient plus nombreux·ses à avoir un chronotype* matinal qu’à être des oiseaux de nuit. Les enfants doué·e·s qui se lèvent plus tôt avaient également une meilleure santé mentale que celles et ceux qui étaient des oiseaux de nuit.

Un sommeil plus efficace pour un cerveau plus efficace

Même si certaines études suggèrent que les enfants doué·e·s dorment moins longtemps, d’autres observent plutôt l’inverse ou qu’il n’y a pas vraiment de différence. Une nuit de sommeil écourtée engendre généralement des conséquences négatives pour nos fonctions mentales, tels que de moins bonnes performances cognitives, un risque pour notre santé mentale et un impact sur notre fonctionnement quotidien. Pour les enfants de 6 à 12 ans, les scientifiques recommandent d’ailleurs entre 9 et 12 heures de sommeil par nuit. Dans ce contexte, il serait logique que les enfants doué·e·s, qui montrent de meilleures habiletés cognitives, dorment plus longtemps que les autres enfants.

Pourtant, il n’est pas rare que les parents d’enfants doué·e·s rapportent que leur enfant dort très peu. Ce phénomène pourrait être expliqué par la Théorie de l’efficience neuronale, qui propose que le cerveau des personnes douées soit plus efficace que celui des personnes neurotypiques, tant le jour que la nuit. Leur cerveau nécessiterait donc moins de temps de sommeil pour récupérer ; un peu comme si leur batterie interne se rechargeait plus rapidement.

Pour l’instant, cette théorie est toutefois peu appuyée scientifiquement. De plus, s’il s’agit d’un superpouvoir, ça ne semble pas être toutes les personnes douées qui en bénéficient. On sait que les besoins de sommeil varient d’un individu à l’autre et sont déterminés à la fois par les gènes et les habitudes de vie. En ce sens, la douance peut-elle, à elle seule, expliquer pourquoi l’enfant doué·e a besoin de moins d’heures de sommeil ? Peut-être faut-il plutôt s’interroger sur les facteurs sous-jacents qui influencent le sommeil des individus, qu’ils soient doués ou non.

Un sommeil plus troublé, mythe ou réalité ?

Bien que les résultats scientifiques soient encore une fois mitigés à ce sujet une autre idée souvent véhiculée sur les enfant·e·s doués veut qu’ils et elles souffrent davantage de problèmes de sommeil que les enfants neurotypiques. Comment expliquer ces résultats contradictoires ? Une récente étude effectuée par une équipe de recherche de l’Université de Montréal montre que les enfants doué·e·s les plus affectés par les problèmes de sommeil sont également ceux et celles ayant le plus de problèmes socioaffectifs, comme de l’anxiété, des symptômes dépressifs ou des problèmes sociaux. Évidemment, ces problèmes sont susceptibles d’affecter négativement le sommeil de n’importe qui, mais est-ce que les enfants doué·e·s sont plus susceptibles de développer des problèmes socioaffectifs que les autres enfants ?

Si la majorité des scientifiques convient que la douance est une force, pourquoi certaines études observent-elles plus de problèmes chez ces enfants ? En fait, plusieurs études sur la douance utilisent des échantillons composés d’enfants doué·e·s déjà identifié·e·s, ce qui constitue un biais important. Plusieurs enfants évalué·e·s pour une douance consultent effectivement pour des problèmes particuliers. Les enfants doué·e·s vivant des problèmes socioaffectifs se retrouvent donc surreprésenté·e·s dans ces études, alors que plusieurs enfants doué·e·s ne sont jamais identifié·e·s puisqu’ils et elles vont bien. Les liens entre douance, problèmes de sommeil et troubles socioaffectifs doivent donc être interprétés avec un grain de sel.

Alors que la recherche sur le sommeil des personnes douées en est encore à ses balbutiements, plusieurs questions demeurent sans réponse. Comment les différences dans le sommeil des enfants doué·e·s influencent-elle leur fonctionnement ? De quelle manière le sommeil des personnes douées évolue-t-il en vieillissant ? Les problèmes de sommeil des enfants doué·e·s sont-ils causés par des problèmes socioaffectifs ou est-ce plutôt l’inverse ? Décidément, les scientifiques qui s’attaqueront à ces questions ont du pain sur la planche !

Lexique

Douance intellectuelle : Phénomène développemental impliquant des habiletés intellectuelles significativement supérieures à la norme (QI supérieur ou égal à 130). En ce sens, environ 2,5 % de la population aurait une douance intellectuelle. Toutefois, certains scientifiques considèrent qu’un QI de 125 est suffisant pour conclure à une douance intellectuelle, ce qui correspond plutôt à environ 5 % de la population15.

 

Neurotypique : Le terme neurotypique désigne une personne qui a un fonctionnement neurologique considéré comme dans la norme, et qui ne présente pas de condition neurologique (autisme, trouble dys, TDA/H, etc.) particulière16.


Chronotypes : Manifestations du rythme circadien qui reflète les préférences d’un individu concernant le moment de la journée où ils sont actifs. Certaines personnes sont plus matinales, alors que d’autres sont plus des oiseaux de nuit17.

Découvre l'autrice

Marie-Claudelle Leblanc

Curieuse de nature, artiste à ses heures et passionnée par le développement cognitif humain, Marie-Claudelle est étudiante au doctorat en psychologie. Sa thèse porte sur le développement de la créativité et des habiletés cognitives chez les enfants doués, sujet qu’elle affectionne presqu’autant que son chat. Souhaitant contribuer à rendre la science accessible, elle s’implique comme auxiliaire aux communications pour l’organisme BistroBrain.

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