Figure 1 : Illustration de Peb&Fox
Au bord de la piscine, juste avant son évaluation de natation, Alex doute de sa capacité à réussir. Il lance à son professeur : « Vous avez vérifié le pH de l’eau ? J’ai une peau très sensible ! ». Avant même d’entrer dans le bassin, il prépare déjà son excuse. Cette petite phrase, amusante en apparence, illustre pourtant une stratégie bien réelle : s’offrir une justification avant un éventuel échec. C’est-ce que l’on appelle l’auto-handicap*.
Derrière ce geste ne se cache pas de la mauvaise volonté, mais plutôt un besoin de préserver l’estime de soi lorsque l’on se sent menacé. C’est une manière plutôt efficace de préserver notre valeur personnelle. Si la performance est mauvaise, l’échec semblera moins lié à nos compétences. Si elle est bonne, nous pourrons dire que nous avons réussi malgré les obstacles. Cette stratégie devient particulièrement visible lorsque la situation menace directement notre valeur personnelle, qu’il s’agisse d’un examen, d’un entretien ou encore d’une compétition.
Si l’auto-handicap peut sembler subtil, il se manifeste pourtant sous deux formes bien distinctes. La première, dite comportementale, consiste à incarner de véritables obstacles avant une évaluation : négliger la préparation, réduire son sommeil ou se lancer dans d’autres tâches pour justifier un éventuel échec. La seconde, dite déclarée, repose davantage sur le discours : verbaliser sa fatigue, son stress ou son manque de temps avant même de commencer. Dans les deux cas, le but est le même : s’en remettre à une cause extérieure afin de préserver notre image dans le cas où la performance ne serait pas à la hauteur des attentes.
Une assurance qui coûte cher
À court terme, ces stratégies peuvent donner l’impression de calmer notre stress. Se dire que nous n’avons « pas tout donné » protège notre ego et adoucit la peur d’être jugé uniquement sur ses compétences. Mais cette assurance psychologique a un prix : moins on s’engage pleinement, moins on progresse, et plus la menace de l’échec grandit. De nombreuses recherches montrent que l’auto-handicap réduit la performance réelle, alimente l’anxiété et fragilise la motivation. À force de s’abriter derrière des excuses, on risque de se priver d’occasions de se dépasser et, par conséquent, de ne pas atteindre son plein potentiel. En cherchant à préserver notre estime de soi, on finit parfois, paradoxalement, par la mettre encore plus en danger.
Ce réflexe ne se limite pas aux piscines ni aux salles de classe : on le retrouve dans presque tous les domaines où l’on se sent évalué. Au travail, on minimise parfois notre niveau de préparation avant une présentation importante. En sport, on évoque possiblement une douleur ou un manque d’entraînement avant une compétition. Même dans la vie quotidienne, face à un projet personnel ou une conversation difficile, on peut être tenté de préparer une justification. L’auto-handicap apparaît partout où la performance touche à notre valeur personnelle.
Figure 2 : Illustration de Peb&Fox
Un phénomène bien documenté
L’auto-handicap n’est pas qu’une anecdote, il s’agit d’un phénomène bien documenté. Derrière ces comportements, deux besoins humains se rencontrent : expliquer nos résultats de manière à nous protéger, tout en donnant l’image la plus positive possible de nous. L’auto-handicap joue sur ces deux tableaux, en offrant à la fois une excuse acceptable et un moyen de préserver notre valeur personnelle. Des recherches montrent que nous mettons parfois en place, consciemment ou non, des obstacles à notre propre réussite pour protéger notre estime de soi. Les psychologues Berglas et Jones sont parmi les premiers à montrer que ces excuses anticipées forment une véritable stratégie d’auto-handicap. Ce réflexe apparaît surtout lorsque l’enjeu est important ou que la peur d’échouer devient envahissante. D’autres travaux révèlent également que les personnes dont l’estime de soi est plus fragile y ont davantage recours.
Dans une société où la réussite, la performance et la productivité sont valorisées, le regard des autres joue un rôle important dans la manière dont on se perçoit. L’estime de soi ne se construit pas uniquement à partir de ce que l’on sait faire, mais aussi à partir de la valeur que l’on ressent en tant que personne. Elle évolue au fil des expériences, des interactions et des jugements perçus. Dans ce contexte, l’auto-handicap peut aussi être interprété comme une stratégie d’adaptation sociale : une façon de composer avec les attentes, de préserver sa place et de rester acceptable aux yeux des autres. Se protéger d’un possible échec, c’est parfois tenter de jongler entre répondre aux normes et préserver sa singularité.
Plus tard, des études menées par Tice et Rhodewalt confirment que l’auto-handicap agit comme un bouclier psychologique face au jugement d’autrui, mais également face au jugement que l’on porte sur nous-mêmes. Il est important de mentionner que ce phénomène ne se limite pas à un seul milieu. Dans le sport, il influence la performance des athlètes lorsque la pression s’intensifie alors que dans le milieu scolaire, la sous-évaluation de nos compétences peut devenir une façon de se protéger face à la menace de l’évaluation.
L’art comme pont vers soi
Si l’estime de soi joue un rôle central dans la mise en place de ces stratégies de protection psychologique, c’est bien parce qu’elle se construit au croisement du corps, des émotions et du regard des autres. Pour éviter de tomber dans le piège de l’auto-handicap, elle doit pouvoir s’appuyer sur un développement harmonieux, où l’on apprend à reconnaître notre valeur sans que chaque évaluation devienne une menace. À ce titre, l’art ouvre parfois une voie inattendue : en nous invitant à explorer nos sensations, nos limites et notre sensibilité, il offre un espace pour apprivoiser notre image et mieux se comprendre. La créativité, en particulier dans les pratiques artistiques et culturelles, permet alors de considérer l’erreur non plus comme une menace, mais comme une partie du processus. Comme le rappelait Malraux, « l’art est le plus court chemin de l’homme à l’homme ». Peut-être est-il aussi le plus court chemin vers soi ?
Lexique
Stratégie d’auto-handicap : Ce sont les excuses ou obstacles que l’on crée avant une évaluation pour protéger son estime de soi. Elles permettent d’expliquer un éventuel échec par autre chose que ses capacités, tout en s’attribuant le mérite en cas de réussite.
Estime de soi : C’est la valeur générale que l’on s’accorde en tant que personne : le sentiment d’être digne, valable et important. Elle se distingue de la confiance en soi, qui renvoie plutôt à la capacité perçue de réussir une tâche précise.
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Valentin Top
Valentin Top est étudiant libre et engagé dans un parcours de recherche universitaire au sein du département des sciences de l’activité physique de l’Université du Québec à Montréal. Ses intérêts portent sur la psychologie de l’activité physique, notamment les activités physiques et artistiques de plein air, l’éducation à la santé et au bien-être, ainsi que le développement humain dans une approche globale intégrant la coopération interculturelle et l’innovation pédagogique. Passionné par le sport et la recherche, il aspire à contribuer à la transmission et à l’avancement des connaissances en milieu universitaire.


