« Les féministes en ligne se plaignent, mais n’agissent pas vraiment : ce sont des slacktivists* » ; « Il faut agir dans la vraie vie pour que ça ait un impact. Ce qui se passe sur les médias sociaux, c’est superficiel, ça ne sert à rien » ; « Les féministes sur Internet utilisent juste la cause pour se vendre. Iels transforment l’action politique en produit à consommer ». Les critiques contre le féminisme en ligne sont nombreuses. Mais qu’en est-il vraiment? Lorsqu’on s’y intéresse de plus près, on se rend compte que ces affirmations simplifient une réalité qui est en fait beaucoup plus nuancée.
Loin d’être un activisme de « slackers », le féminisme en ligne est en réalité très exigeant. Les féministes en ligne y consacrent souvent plusieurs heures par jour pour gérer leur page, répondre aux messages, préparer du contenu et modérer les commentaires. Plusieurs témoignent aussi d’effets négatifs sur leur santé mentale, voire de périodes d’épuisement. C’est sans compter que faire valoir des idées féministes en ligne expose les militant·e·s à de la violence et du harcèlement qui vont parfois très loin, débordant jusque dans leur vie privée au-delà de l’écran. Militer sur Internet n’a donc rien de paresseux : c’est composer avec un travail exigeant et même potentiellement violent !
Du contenu numérique qui transforme et mobilise
De plus, il est inexact d’affirmer que le militantisme féministe en ligne ne « sert à rien ». Il s’appuie sur des pratiques qui ont un vrai potentiel de changement et qui sont bien documentées. Les féministes en ligne font circuler des discours et des images qui ébranlent les normes établies. Cela passe par des publications informatives, éducatives ou même humoristiques, comme les memes. D’autres militant·e·s créent des représentations alternatives, en montrant leurs corps qui ne correspondent pas aux normes dominantes (parce qu’ils sont gros, poilus ou boutonneux par exemple !) pour combattre les standards de beauté toxiques. Ces espaces favorisent aussi la solidarité, que ce soit par des collaborations et de l’entraide entre créateur·ice·s de contenu, ou par l’animation de groupes de partage et de soutien.
Le féminisme en ligne est ainsi un véritable outil de reprise de pouvoir, ou empowerment*. Grâce aux liens qui se tissent, aux informations partagées et aux représentations qui circulent, les personnes qui suivent ou qui s’engagent dans ces communautés développent leurs connaissances et apprennent à se faire confiance. Loin d’être superficiel, le militantisme féministe en ligne nourrit ainsi un engagement qui dépasse l’écran et qui produit des changements bien réels.
Le féminisme en ligne face au néolibéralisme*
Cela ne signifie toutefois pas que les critiques adressées au féminisme en ligne sont entièrement infondées. Même s’il produit des changements positifs, il véhicule parfois des valeurs néolibérales. Il s’agit d’une vision du monde axée sur la performance, la rentabilité et l’individualisme*, qui peut parfois limiter son potentiel politique. Lorsqu’il intègre des valeurs néolibérales, le féminisme en ligne risque de basculer vers le branding. L’activisme se transforme alors en « image de marque » et sert à se démarquer d’autres créateur·ice·s de contenu pour vendre des produits, des services ou obtenir des contrats. Les activistes peuvent ainsi être tenté·e·s d’édulcorer leurs discours pour éviter de perdre des vues ou des collaborations.
En valorisant l’empowerment et le refus des normes établies, le féminisme en ligne peut aussi laisser entendre, parfois malgré lui, que les individus sont responsables de leur situation. C’est un peu comme si ne pas aimer son corps, par exemple, était le signe d’un « manque de travail sur soi ». C’est le principe de l’individualisme néolibéral : l’idée que les problèmes sociaux doivent être réglés par des choix individuels plutôt que par des actions collectives.
Il faut toutefois apporter une nuance. Beaucoup de féministes en ligne cherchent davantage à gagner leur vie décemment qu’à accumuler des profits. Plusieurs tentent d’ailleurs de limiter les effets négatifs de la commercialisation en triant leurs collaborations, en prenant du recul face aux exigences de productivité et de rentabilité ou encore en critiquant ouvertement ces dérives.
Ni parfait ni inutile
Comment réconcilier les dimensions positives du féminisme en ligne avec ses dérives néolibérales? Il faut d’abord abandonner l’idée que les activistes doivent toujours être parfaitement aligné·e·s avec leurs valeurs. Cette exigence s’inscrit dans ce qu’on appelle la « culture de la pureté militante*». Elle crée un idéal à la fois inatteignable et contre-productif. Dans une société qui pousse constamment les activistes à agir à l’encontre de leurs principes, il leur est pratiquement impossible d’être parfait·e·s. Cela ne les empêche toutefois pas d’apporter des changements positifs dans la société. Prétendre le contraire amène les militant·e·s à se comparer, créant un climat de compétition toxique, de la démobilisation et du découragement.
Aucune forme d’activisme n’est parfaite, mais heureusement, elles sont variées ! Chacune a ses forces et ses limites. Le féminisme en ligne s’inscrit dans un mouvement féministe beaucoup plus large. Ce mouvement comprend des pratiques très diverses, comme les groupes communautaires, le lobbyisme auprès du gouvernement, la recherche universitaire, les productions artistiques, les manifestations, les collages clandestins, et bien d’autres. C’est en combinant ces formes d’action que l’on parvient à transformer la société. On parle alors de « diversité des tactiques* ». Cette diversité fait la force d’un mouvement, car elle permet de répondre à des besoins multiples et d’agir sur plusieurs fronts à la fois.
Le féminisme en ligne n’est donc pas une solution miracle. Relié aux autres formes d’activisme, il devient toutefois l’un des nombreux fils qui tissent le changement social !
Lexique
Féminisme en ligne : Ensemble de pratiques militantes qui utilisent les plateformes numériques pour parler d’enjeux liés à l’égalité de genre et à la justice sociale et encourager les gens à agir.
Représentations alternatives : Images ou modèles qui divergent des normes établies et valorisent des identités et/ou des corps marginalisés.
Slacktivist/slactivism : Terme péjoratif né de la fusion du verbe « to slack » (se relâcher, négliger) et du nom « activist / activism ». Il est utilisé pour accuser les activistes en ligne d’être paresseux·euse·s.
Empowerment : Processus de reprise de pouvoir par lequel les personnes marginalisées gagnent confiance, esprit critique et capacité d’agir à la fois sur le plan personnel et politique.
Néolibéralisme : Idéologie qui met de l’avant des principes politiques et économiques (comme le libre marché et la faible implication de l’État dans l’économie), mais aussi des valeurs sociales et une certaine vision du monde (comme la performance, la rationalité, la rentabilité, l’optimisation, la compétition, l’indépendance et l’esprit entrepreneurial).
Individualisme : Un des principes mis de l’avant par le néolibéralisme. L’individualisme postule que les intérêts individuels priment sur le bien commun, et que les individus sont responsables de leurs conditions de vie.
Culture de la pureté militante : L’idée que les actions des militant·e·s doivent être parfaitement alignées à leurs valeurs en tout temps, même s’iels vivent dans une société qui les incite, voire les force, à en déroger. Elle se traduit souvent dans une tendance au perfectionnisme et une recherche de radicalité qui paralyse les efforts de mobilisation.
Diversité des tactiques : Une approche de l’action politique qui met de l’avant la cohabitation des différentes formes de militantisme plutôt que leur unification. Dans cette perspective, l’avancement des causes sociales reposerait sur la complémentarité des actions, en fonction des spécificités et capacités des groupes et des militant·e·s individuel·le·s.
Découvre l'autrice

Audrey Pepin
Audrey détient une maîtrise en science politique, concentration études féministes, de l'Université du Québec à Montréal. Elle prévoit de poursuivre ses études au doctorat en communication. Ses recherches portent sur les féminismes en ligne, leur potentiel politique et leurs liens avec le néolibéralisme. Lorsqu'elle n'est pas en train de travailler, vous pouvez la trouver le nez plongé dans un roman, dans une partie de Donjons et Dragons, ou dans le poil de son gros chat roux, Monsieur Gentil.


