L’heure est grave, nos antibiotiques perdent la bataille

Océane Goncalves (elle)

Étudiante au doctorat en microbiologie

L’heure est grave, nos antibiotiques perdent la bataille

Océane Goncalves (elle)

Étudiante au doctorat en microbiologie

Chez les personnes atteintes de fibrose kystique, une bactérie nommée Pseudomonas aeruginosa transforme les poumons en champ de bataille. Résistante aux antibiotiques*, elle se protège à l’aide de biofilms, de pompes d’efflux* et d’enzymes* qui neutralisent les traitements. Aujourd’hui, des chercheuses et chercheurs mènent une véritable contre-offensive, en décryptant ses mécanismes de défense pour concevoir des approches innovantes capables de restaurer l’efficacité des antibiotiques. Cette lutte scientifique pourrait changer le quotidien de milliers de personnes et freiner l’avancée silencieuse d’une menace mondiale : l’antibiorésistance.

La résistance aux antibiotiques, aussi appelée antibiorésistance, est aujourd’hui l’un des plus grands défis de santé publique mondiale. Elle concerne tout le monde : enfants, adultes, personnes âgées, en bonne santé ou non. À chaque prise d’antibiotique qui n’est pas nécessaire, comme pour une grippe ou un mal de gorge causé par un virus, cela donne aux bactéries* l’occasion de s’habituer au médicament. Elles deviennent alors plus difficiles à éliminer par la suite. Chaque année, cette résistance provoque des millions de morts à travers le monde. Si rien n’est fait, certaines infections pourraient redevenir mortelles, comme à une époque où les antibiotiques n’existaient pas encore. Une simple coupure ou une pneumonie pourrait alors suffire à emporter une vie.

 

La fibrose kystique est une maladie génétique rare, qui touche environ 1 naissance sur 3 800 au Canada. Cette maladie affecte principalement les poumons, en rendant le mucus anormalement épais et collant. Les voies respiratoires s’encombrent, les infections s’accumulent, et la respiration devient de plus en plus difficile. Pour lutter contre ces infections fréquentes, les personnes atteintes doivent souvent prendre des antibiotiques, parfois même quotidiennement. Mais plus les antibiotiques sont utilisés, plus les bactéries s’adaptent. Dans ce terrain affaibli, certaines bactéries trouvent un refuge idéal.

 

Parmi elles, Pseudomonas aeruginosa est l’une des plus redoutables. Elle transforme les poumons en véritable champ de bataille, capable de déjouer nos meilleures armes : les antibiotiques. Les chercheuses et chercheurs en microbiologie, véritables stratèges dans cette guerre invisible, étudient cette bactérie pour mieux comprendre ses tactiques et la neutraliser.    

Une forteresse bactérienne bien protégée !

Cette bactérie dispose d’une multitude d’armes pour se défendre. Elle est capable de construire un biofilm*, une sorte de bouclier gluant qui empêche les antibiotiques de pénétrer. Elle utilise un système de pompes d’efflux, à la manière de catapultes microscopiques qui éjectent les médicaments avant qu’ils ne fassent effet. Elle fabrique également des enzymes destructrices qui désactivent les antibiotiques en les dégradantcomme si elle désamorçait une bombe avant qu’elle n’explose. À cause de ces mécanismes de défense, les antibiotiques ne parviennent plus à éliminer Pseudomonas aeruginosa. Les traitements antibiotiques échouent et cette bactérie devient chaque jour plus difficile à combattre. La course contre la montre est donc engagée pour trouver des solutions efficaces. Heureusement, la science ne baisse pas les bras : les chercheuses et chercheurs redoublent d’ingéniosité pour contourner les défenses de ce redoutable adversaire.

La contre-attaque scientifique

Dans le laboratoire du professeur Jean-Philippe Côté, à l’Université de Sherbrooke, nous menons une véritable mission d’espionnage génétique. Chaque fragment d’ADN* bactérien analysé fonctionne comme une pièce de casse-tête, qui révèle peu à peu la stratégie de défense de Pseudomonas aeruginosa. Certains fragments contiennent des instructions cachées qui lui permettent de résister aux antibiotiques, d’autres montrent des erreurs de copie, des mutations* qui renforcent sa capacité à survivre. 

 

Ces découvertes nous permettent de mettre au point des tactiques pour déjouer le plan de la bactérie. Par exemple, plutôt que d’envoyer un antibiotique seul au front, nous l’associons à un agent infiltré : un inhibiteur* qui désactive ses défenses. C’est comme une mission où l’on neutralise les remparts et les armes de l’ennemi avant de lancer l’attaque principale. À l’échelle microscopique, c’est exactement ce que nous faisons.

 

Pour combattre la bactérie, les chercheurs et chercheuses explorent plusieurs stratégies : certaines visent à brouiller ses communications, comme si l’on parasitait ses radios. D’autres cherchent à empêcher la formation du biofilm, affaiblissant ainsi les murs de sa forteresse. Ces approches complexes, mais prometteuses, visent à désarmer la bactérie avant même qu’elle ne puisse riposter. Chaque succès en laboratoire représente une avancée concrète pour les patients et patientes.

Des impacts bien réels

Pour les personnes atteintes de fibrose kystique, ces recherches ne sont pas abstraites. Ce sont des espoirs concrets qui pourraient réduire le nombre d’hospitalisations, limiter les traitements lourds et améliorer leur qualité de vie. C’est pouvoir respirer plus librement et vivre plus longtemps.

 

La guerre contre la résistance aux antibiotiques est loin d’être terminée. En plus, Pseudomonas aeruginosa n’est pas un cas isolé. D’autres bactéries, responsables d’infections courantes comme les otites, les infections urinaires ou les pneumonies, deviennent, elles aussi, de plus en plus résistantes aux antibiotiques. Heureusement, la science est notre meilleure arme. Et dans cette lutte, chaque personne peut devenir un allié précieux. Comment pouvez-vous contribuer?

 

En utilisant les antibiotiques uniquement lorsqu’ils sont réellement nécessaires, on limite l’émergence de bactéries résistantes. À l’inverse, une utilisation excessive ou inappropriée peut non seulement favoriser l’antibiorésistance, mais aussi perturber notre microbiote intestinal*, un écosystème de microbes bénéfiques qui contribue à nos défenses immunitaires. En d’autres mots, mal utiliser les antibiotiques peut affaiblir nos défenses naturelles et rendre certaines infections beaucoup plus difficiles à soigner à l’avenir. 

 

Cette guerre, on ne la gagnera pas seuls. Elle se joue dans les hôpitaux, dans les laboratoires… mais aussi dans les esprits. Et chaque personne informée est une victoire de plus contre l’ignorance de cette pandémie* silencieuse qu’est l’antibiorésistance.

Lexique

ADN : Support de l’information génétique, un peu comme un manuel d’instructions qui détermine le fonctionnement de l’organisme.

Antibiotique : Médicament utilisé pour tuer ou bloquer la croissance des bactéries responsables d’infections. 

Bactérie : Micro-organisme invisible à l’œil nu pouvant être bénéfique pour notre corps ou provoquer des infections.

Biofilm : Couche protectrice formée par certaines bactéries.    

Enzyme : Protéine produite qui aide ou accélère des réactions chimiques. Certaines enzymes fabriquées par les bactéries peuvent désactiver ou détruire les antibiotiques.  

Inhibiteur : Molécule utilisée pour bloquer une fonction précise, comme les défenses d’une bactérie, afin de rendre les antibiotiques plus efficaces.

Microbiote intestinal : Ensemble de micro-organismes (bactéries, virus, champignons, etc.) qui vivent naturellement dans notre corps. Ils jouent un rôle essentiel dans la digestion, l’immunité et la santé globale.

Mutation : Changement dans le code génétique d’un être vivant pouvant aider les bactéries à résister aux antibiotiques.

Pandémie : Épidémie mondiale.

Pompe d’efflux : Mécanisme utilisé par certaines bactéries pour expulser les antibiotiques hors de leur cellule, comme si elles les rejetaient avant qu’ils n’aient le temps d’agir.

Découvre l'autrice

Océane Goncalves (elle)

Océane est doctorante en microbiologie à l’Université de Sherbrooke. Ses recherches explorent les mécanismes de résistance aux antibiotiques chez Pseudo-monas aeruginosa, notamment dans le contexte de la fibrose kystique. Passionnée par la microbiologie et la communication scientifique, elle met un accent particulier sur la problématique de la résistance aux antibiotiques, avec pour objectif de sensibiliser le grand public et de contribuer au développement de nouvelles stratégies antimicrobiennes.

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