Imaginez deux personnes, 75 ans chacune, même état de santé, même problème à l’aorte, même chirurgie prévue. L’une rentre chez elle cinq jours plus tard, autonome et prête à reprendre ses activités. L’autre, pourtant, reste hospitalisée trois semaines, perd en mobilité et doit intégrer un centre de réadaptation*. Pourquoi une telle différence? Peut-être bien parce que l’une est « robuste » et l’autre, « fragile ». Un mot simple, mais qui change tout dans le domaine médical.
La fragilité est une sorte d’usure silencieuse du corps, une perte de réserves physiques et mentales qui rend chaque stress, même minime, plus dangereux. La fragilité n’est pas une maladie en soi. Elle résulte plutôt de l’accumulation de plusieurs facteurs, tels que l’âge, les maladies chroniques comme le diabète, le manque d’activité physique, une mauvaise alimentation ou encore des troubles cognitifs comme l’Alzheimer. C’est un état qui se développe généralement avec le temps, même si certains événements majeurs, comme une hospitalisation prolongée, peuvent l’aggraver rapidement.
Un corps fragile ne supporte plus les coups comme auparavant. Ainsi, une chirurgie pourtant « standard » peut devenir une véritable épreuve. Ce qui est insidieux, c’est que la fragilité ne saute pas aux yeux. Elle peut coexister avec une apparence robuste. Elle touche à l’endurance, la capacité de récupération, la force musculaire, l’équilibre, l’état cognitif et l’autonomie des patients et patientes. Dans ce contexte, la fragilité devient un facteur de risque incontournable. Plusieurs études ont montré qu’elle augmente de façon importante les risques de mourir après une opération, de souffrir de complications comme les infections et les AVC, ainsi que de ne pas pouvoir rentrer chez soi. En effet, pour certaines personnes, une perte d’autonomie temporaire peut se transformer en perte permanente, les condamnant à quitter leur chez-soi pour intégrer un établissement de soins de longue durée comme les maisons de retraite ou les CHSLD*. La fragilité ne complique pas seulement l’opération en elle-même, elle augmente aussi les risques d’être réhospitalisé*. Au-delà des complications médicales, la trajectoire de vie du patient peut être profondément bouleversée : perte de confiance en ses propres capacités physiques, sentiment d’isolement, dépendance accrue.
Des outils pour mieux prévenir plutôt que guérir
Plusieurs échelles permettent de mesurer la fragilité. La plus répandue est le Clinical Frailty Scale, un outil simple, visuel, allant de 1 (très en forme) à 9 (gravement fragile). Il se base sur l’autonomie, la mobilité, l’énergie et les capacités cognitives comme la mémoire ou l’attention. Par exemple, une personne classée au niveau 3 vit seule et gère bien ses tâches quotidiennes, tandis qu’une personne au niveau 7 dépend largement d’une aide pour se laver et se déplacer. Il existe également d’autres outils, comme l’index de fragilité modifié, qui tient en compte des « déficits » de santé comme la perte d’audition ou des maladies chroniques. Le modèle de Fried, lui, s’appuie sur cinq critères physiques, comme la vitesse de marche ou la force des bras. Bien que ces outils soient efficaces, leur utilisation reste limitée, par manque de temps, de ressources et de formation.
La bonne nouvelle, c’est que la fragilité n’est pas figée dans le temps. Elle peut être améliorée grâce à ce qu’on appelle la préhabilitation qui permet de renforcer le corps avant la chirurgie. Le principe est simple : pendant quelques semaines, la personne suit un programme structuré. Il comprend de l’activité physique, des conseils nutritionnels (comme augmenter les apports en protéines ou corriger certaines carences), du soutien psychologique pour gérer le stress et l’anxiété, et parfois même, un accompagnement social. L’objectif est d’améliorer les capacités physiques et mentales avant l’intervention. Les résultats sont plus que convaincants. Les études montrent que ces programmes réduisent le nombre de complications, raccourcissent la durée d’hospitalisation et améliorent la récupération. Concrètement, un ou une patient·e peut, par exemple, suivre trois séances d’entraînement par semaine, apprendre à enrichir son alimentation avec des collations protéinées, et participer à des ateliers de gestion du stress. Même une préhabilitation de seulement quelques semaines peut réduire jusqu’à 20 % le risque de complications après la chirurgie. Malgré les évidents bénéfices de la préhabilitation, elle demeure négligée dans notre système de santé en raison des défis organisationnels et des ressources limitée.
Et si on écoutait ce que la fragilité a à dire?
Reconnaitre la fragilité, c’est prendre en compte les patients dans leur globalité. Il ne s’agit pas d’un obstacle à la chirurgie, mais d’un signal d’alarme, d’un appel qui vise à mieux préparer, à mieux accompagner et à mieux comprendre la patientèle. Dans certains hôpitaux, on évalue systématiquement* la fragilité des patients avant une opération, surtout chez les patients âgés. Cela permet d’adapter les soins à chacun, par exemple en proposant un programme de récupération plus rapide ou en ajustant l’anesthésie pour rendre la chirurgie moins éprouvante. Ces simples ajustements peuvent considérablement améliorer l’expérience du patient fragile.
Mais si la fragilité est un outil si précieux chez les aînés, pourquoi ne pas en élargir l’usage? Après tout, même chez des patients plus jeunes, un corps affaibli par une maladie chronique comme le diabète, une convalescence difficile ou un mode de vie sédentaire peut cacher une vulnérabilité. Et si demain, chaque chirurgienne et chirurgien se posait cette question avant d’opérer : « Est-ce que cette personne aura encore la force de se lever seule dans un mois ? » ? Cela pourrait permettre de mieux prévoir les besoins d’aide après l’opération, d’adapter les soins et la rééducation, ou encore d’éviter que le patient ne devienne plus fragile. Ce petit changement de regard pourrait bien marquer le début d’une médecine plus prévoyante, et surtout, plus humaine.
Peut-être que ce n’est pas la fragilité elle-même qu’il faut craindre, mais bien le fait de l’ignorer. Car c’est en la reconnaissant qu’elle devient un véritable allié pour mieux soigner, mieux prévenir… et mieux vieillir.
Lexique
Évaluation préopératoire : Examen médical réalisé avant une chirurgie pour évaluer les risques et préparer le patient.
Centre de réadaptation : Établissement médical où les patients reçoivent des soins spécialisés pour se remettre d’une blessure, d’une maladie, ou d’une intervention chirurgicale. Il s’agit souvent de soins de rééducation physique, mentale ou fonctionnelle.
CHSLD : Centre d’hébergement de soins de longue durée, établissement destiné aux personnes ayant perdu leur autonomie.
Réhospitalisation : Retour en hospitalisation après une première sortie. Cela peut être dû à une complication, une rechute de la maladie, ou une condition qui nécessite une attention médicale supplémentaire.
Systématiquement : D’une manière régulière, constante, automatique, sans exception.
Découvre l'auteur

Malik Zennadi (il)
Après avoir complété un doctorat en médecine, Malik poursuit actuellement une maîtrise en sciences cliniques – option recherche clinique appliquée à l’Université de Montréal (2e cycle). Ses travaux portent principalement sur l’évaluation préopératoire, en particulier sur la fragilité, un indicateur clinique prometteur permettant de prédire le risque chirurgical et de réduire les complications postopératoires en chirurgie vasculaire. En dehors de la clinique et de la recherche, Malik est un passionné de sports d’équipe et de danse, qu’il pratique régulièrement.


