Sur une plage, un enfant éclate en larmes devant une tortue échouée, étranglée par un sac plastique. Il veut la sauver. Pourtant, ce même enfant, quelques jours plus tôt, écoutait son père lui expliquer calmement la pollution des océans : les chiffres, les rapports, les causes. Il était resté silencieux. Rien ne semblait l’atteindre. Mais là, face à la souffrance d’un être vivant, tout change. Il court chercher de l’aide. Peut-être que cet enfant, c’est nous. Et que ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’une explication de plus, mais d’un choc émotionnel pour réveiller ce que nous savons déjà. Cette scène illustre le fossé entre le discours de la raison et la réaction du cœur.
Ce n’est pas la connaissance qui pousse à agir, c’est l’émotion. Le neuroscientifique Antonio Damasio l’a démontré : nos décisions les plus rationnelles dépendent d’émotions fondamentales. Sans elles, pas de priorité, pas d’élan, pas d’action. Ce qui déclenche un véritable passage à l’action, ce sont des expériences qui nous touchent, nous bouleversent, nous connectent au vivant. Des études en psychologie environnementale montrent que l’attachement affectif à la nature est l’un des meilleurs prédicteurs de comportements écoresponsables. Autrement dit, on protège ce qu’on aime, pas ce qu’on comprend.
On ne protège pas une courbe de CO₂
Depuis plus de trente ans, le discours écologique repose surtout sur l’information. L’idée est simple : si les gens savent, ils agiront. Or, malgré l’avalanche de rapports, de chiffres, de scénarios catastrophes, les comportements changent trop lentement. Ce paradoxe est bien documenté en psychologie : on parle du « gap attitude-comportement », c’est-à-dire l’écart entre ce que les gens pensent et ce qu’ils font. Par exemple, on se dit qu’on va réduire ses déchets… puis on prend un sachet plastique à la caisse, comme d’habitude, sans même y penser. Autrement dit, ce n’est pas parce que l’on est conscient que l’on devient cohérent. L’émotion, elle, joue un autre rôle. Elle nous met en mouvement. Elle bouscule nos habitudes. Elle nous pousse à agir ici et maintenant. Là où le savoir alerte, le ressenti mobilise.
L’un des fréquents biais du discours écologique actuel est de supposer que l’action viendra d’un raisonnement. Or, nos cerveaux ne fonctionnent pas ainsi. Ce n’est pas un calcul d’émissions de carbone qui touche au cœur, c’est une image qui serre la gorge, un regard qui nous bouleverse, un moment qui reste. C’est pour cette raison que les campagnes les plus efficaces ne sont pas celles qui informent, mais celles qui font ressentir. Dire « chaque année, 8 millions de tonnes de plastique finissent dans les océans », c’est informatif. Montrer une tortue étranglée par un sac plastique, c’est émotionnel. Dans une étude menée par Morris et ses collègues (2019), les individus exposés à des messages engageants sur le plan émotionnel adoptaient davantage de comportements écologiques, comme signer une pétition ou faire un don pour une cause climatique, que ceux ayant reçu uniquement des données factuelles. La différence ? L’un parle à la tête, l’autre au cœur.
Aimer pour agir
On protège ce qu’on aime. C’est le fondement de ce qu’on appelle l’attachement à la nature : un lien affectif, parfois intime, que l’on développe avec les lieux, les espèces, les paysages. L’attachement n’est pas anecdotique. Il prédit fortement nos comportements écologiques. Plus une personne se sent connectée au vivant, plus elle est susceptible de recycler, de réduire sa consommation, de s’engager pour l’environnement. Cette connexion naît souvent dans l’enfance : jeux dans les bois, cabanes, balades en plein air avec un grand-parent… Des expériences simples, mais marquantes, qui forgent une relation émotionnelle durable avec la nature. Des chercheurs comme Chawla (1999) ont montré que ces souvenirs d’enfance en lien avec la nature sont parmi les déclencheurs les plus fréquents d’un engagement écologique durable8. Sans cette base affective, l’écologie reste abstraite. Et ce qui est abstrait, on le laisse filer.
Cet attachement à la nature n’est pas qu’un joli sentiment. Il est mesurable. Des chercheurs comme Nisbet et Zelenski (2009) ont mis au point une échelle pour évaluer ce qu’ils appellent la « relation à la nature ». Ce lien, c’est le sentiment de faire partie du vivant, d’être connecté aux plantes, aux animaux, aux paysages. C’est aussi le plaisir d’être dehors, de respirer l’air frais, de se sentir appartenir à quelque chose de plus grand que soi. Et lorsque ce sentiment est fort, il pousse davantage à agir pour la planète, en achetant bio, en rejoignant une association ou en se définissant comme écologiste, que le simple fait d’être informé. Autrement dit, mieux vaut un enfant émerveillé par une grenouille qu’un adulte blasé devant un rapport scientifique sur le climat. Ce constat invite à un changement de stratégie. Plutôt que de convaincre à coups d’arguments, il faut apprendre à toucher les cœurs.
Réconcilier raison et émotion
Raison et émotion ne s’opposent pas. Elles avancent main dans la main. Pour déclencher l’action écologique, il faut les faire dialoguer. Tout commence par le lien à la nature, une randonnée marquante, une nuit sous les étoiles, un moment de calme au bord d’un lac… Il suffit parfois d’une expérience pour produire ce sentiment d’appartenance au vivant. Ce lien affectif crée un attachement profond, qui donne plus tard l’envie de protéger ce qu’on aime. Ensuite, les récits comptent autant que les faits. Dire que « les océans se réchauffent de 0,13 °C par décennie » est exact, mais abstrait. Montrer un récif de corail qui blanchit sous nos yeux, ou entendre le témoignage d’un pêcheur qui ne reconnaît plus son littoral, ça bouleverse. L’émotion rend le message vivant Et puis, il y a un mécanisme bien connu des psychologues : la dissonance cognitive. Par exemple, dire qu’on veut réduire ses déchets, puis se surprendre à acheter une salade en barquette plastique. Ce petit tiraillement intérieur peut devenir un moteur d’action, à condition qu’il ne soit pas déclenché par la honte ou la culpabilité, mais par l’envie de rester aligné avec ses valeurs. Ce n’est pas en se faisant pointer du doigt qu’on a l’envie d’agir, mais se voyant dans un miroir. Ces leviers ne remplacent pas la connaissance, mais ils lui donnent de la force. C’est quand on parle au cœur autant qu’à la tête qu’un vrai changement peut commencer.
Et maintenant?
Ce que la science nous dit aujourd’hui, c’est que l’émotion n’est pas un obstacle à la rationalité, elle en est le moteur caché. Alors peut-être qu’il est temps de repenser nos récits. De laisser plus de place à la sensibilité, à la beauté, à l’émerveillement. De créer des expériences qui nous touchent, des histoires qui nous relient, des œuvres qui nous réveillent. Et si l’écologie devenait un langage du cœur autant que de l’esprit? Non pas pour fuir la complexité du monde, mais pour y répondre autrement. Avec des gestes plus justes, des engagements plus sincères, et une envie profonde de faire partie de la solution. Car au fond, agir pour la planète, ce n’est pas seulement un devoir. C’est une déclaration d’amour.
Découvre l'auteur

Baptiste Henry (il)
Baptiste est étudiant à la maîtrise en génie industriel à Polytechnique Montréal, en double diplôme avec l’UTC en France. Son mémoire explore comment l’art immersif peut déclencher des émotions capables de favoriser des comportements écoresponsables, à travers l’étude de l’exposition Zér0 à la Biosphère de Montréal. Curieux et passionné par l’humain, il aime apprendre, tester, comprendre... et transmettre. En parallèle, il anime un programme collectif axé sur la santé et le développement personnel. Sinon, on le retrouve à la salle de sport, en randonnée ou autour d’un bon repas entre amis.


