Q. Vous êtes en poste depuis plus d’une décennie. Quelle empreinte souhaitez-vous laisser comme scientifique en chef du Québec, et qu’est-ce qui vous rend le plus fier à ce jour?
RÉMI QUIRION Je dirais que ce dont je suis le plus fier, c’est le lien que nous avons réussi à tisser avec la société civile. D’ailleurs, dans la plus récente version de la Stratégie québécoise de recherche et d’investissement en innovation (la SQRI2), un chapitre entier porte sur les rapports entre sciences et société, incluant les relations avec le milieu politique. Depuis quelque temps, nous avons mis en place des programmes qui permettent à des scientifiques de travailler aux côtés de fonctionnaires ou d’élus, par exemple des résidences offertes à des doctorant·e·s en fin de parcours au sein de ministères.
Ces initiatives sont importantes, bien sûr, mais ce qui me réjouit encore plus, c’est le dialogue que nous développons avec le grand public. L’une de nos grandes priorités, c’est d’encourager les chercheuses et chercheurs à sortir de leurs laboratoires et à prendre la parole dans l’espace public afin de vulgariser leurs travaux. Cette mission est plus cruciale que jamais.
Au Québec, et plus largement au Canada, nous avons la chance de compter sur une population qui s’intéresse à la recherche. Cela dit, nous faisons face, comme ailleurs, à des défis importants : désinformation, fausses nouvelles, attaques contre la science, comme on l’a vu récemment aux États-Unis. Malgré tout, on estime qu’environ 80 % de la population reste favorable à la science. C’est énorme! Mais ce n’est pas toujours ce qu’on entend. Le 20 % plus bruyant capte souvent l’attention des médias ou des réseaux sociaux.
D’où l’importance de tendre la main à cette majorité silencieuse, de l’inviter à faire partie du dialogue. Mon rôle, c’est bien sûr de faire entendre la voix de la recherche auprès des gouvernements. Mais je suis convaincu que les changements durables passent par une alliance plus forte avec la société civile. Je dirais que c’est là une grande part de l’empreinte que je souhaite laisser.
Et puis, bien sûr, il y a tout le travail qu’on fait pour valoriser la relève scientifique. Nous avons réussi, au fil des dernières années, à faire quelques pas dans la bonne direction, notamment en augmentant la valeur des bourses d’études de niveau maîtrise et doctorale. Il reste du chemin à faire, mais c’est une priorité à laquelle je tiens beaucoup.
Q. Le programme DIALOGUE met de l’avant l’importance de la communication scientifique, notamment chez la relève. Pourquoi est-ce devenu une priorité stratégique pour le Fonds de recherche du Québec?
RÉMI QUIRION L’une de nos grandes priorités, c’est d’encourager la relève scientifique, mais aussi les chercheurs et chercheuses établis, à occuper davantage l’espace public et à prendre la parole sur leur domaine d’expertise. C’est de cette volonté qu’est né le programme DIALOGUE, qui vise à soutenir les scientifiques souhaitant communiquer leurs recherches au grand public, il y a quelques années. Et nous aimerions aller encore plus loin.
Pendant la pandémie, par exemple, le programme a permis à de jeunes chercheur·e·s de prendre la parole sur des sujets comme le vaccin, le virus, ou d’autres enjeux liés à la santé publique. On leur a offert une plateforme pour le faire, et ça a eu un impact réel.
Nous essayons aussi de s’adapter aux jeunes générations, tant dans notre vocabulaire que dans nos façons de communiquer. Les canaux traditionnels, comme les conférences de presse, les journaux, la télévision, les atteignent beaucoup moins. Avant DIALOGUE, nous avions du mal à rejoindre ces publics. Maintenant, nous faisons l’effort d’aller là où ils sont, de leur parler dans un langage qui leur ressemble.
Durant la pandémie, nous avons même pu soutenir financièrement des jeunes sans affiliation universitaire ou collégiale. Et malgré tout, ils ont réussi à mobiliser leurs pairs, un public que nous n’aurions probablement pas rejoint autrement.
C’est exactement ça, la mission de DIALOGUE : établir un lien avec des communautés et des groupes qui, autrement, ne viendraient pas spontanément vers nous. Pour y arriver, nous devons constamment ajuster nos stratégies et repenser nos approches.
Q. Quels sont les principaux défis que la relève en recherche doit aujourd’hui surmonter pour s’inscrire dans une carrière scientifique durable et socialement pertinente?
RÉMI QUIRION C’est une grande question. Il est clair que les exigences envers la relève scientifique sont plus importantes aujourd’hui qu’il y a quelques années. Prenons un exemple : si on décide de faire un doctorat en biochimie, il faut évidemment maîtriser cette discipline, produire des résultats solides, publier et franchir les étapes du parcours universitaire avec succès.
Cela dit, on observe que la nouvelle génération souhaite aller au-delà de la thèse. Elle veut s’impliquer dans le dialogue public, écrire dans des blogues, collaborer à des initiatives citoyennes. Or, parfois, cet élan est freiné par l’injonction de se concentrer sur « les vraies priorités », comme les publications ou les notes.
L’un des grands défis, aujourd’hui, c’est justement cette pression à devoir tout faire : publier, exceller dans les cours, obtenir du financement et en même temps être engagé socialement. Cela devient lourd, et ce n’est pas viable à long terme. Il faudra donc redéfinir ce qu’on entend par excellence en recherche.
Oui, les publications dans des revues comme Nature ou Science, c’est formidable. Mais contribuer à la rédaction d’un projet de loi ou s’impliquer dans sa communauté peut avoir un impact tout aussi important. Pour que ce type d’engagement devienne plus courant, il doit être reconnu, pas seulement par le Fonds de recherche, mais aussi par les collèges, universités et l’ensemble du milieu académique. Sinon, ces efforts risquent de rester invisibles.
C’est d’ailleurs pourquoi nous collaborons actuellement avec des regroupements européens pour réfléchir collectivement à une redéfinition de l’excellence en science au 21e siècle. Ce changement de perspective pourrait offrir à la relève scientifique des trajectoires plus diversifiées et durables.
Ce ne sera pas simple, bien sûr. Changer une culture prend du temps. Mais avec l’appui des jeunes et de plusieurs acteurs et actrices du milieu, j’ai confiance qu’on y arrivera.
Q. Le programme ENGAGEMENT propose une approche originale : rapprocher le chercheur du citoyen. Pourquoi est-il essentiel, selon vous, de renforcer ce lien aujourd’hui?
RÉMI QUIRION Il faut dire qu’il existe, au sein de la société civile, beaucoup d’intérêt et de curiosité envers la recherche. Avec le programme de subvention ENGAGEMENT, nous cherchons à canaliser cette curiosité en permettant aux citoyennes et citoyens de participer activement à des projets scientifiques.
Par exemple, si on lance un programme sur les papillons monarques, on peut inviter les gens à nous aider en comptant le nombre de papillons dans leur jardin. Mais au-delà de la participation, nous voulons aussi que certaines questions de recherche émergent directement de la population. Imaginons quelqu’un qui, en observant son environnement, remarque que le ruisseau derrière sa maison a changé de couleur au fil des années. Cette simple observation peut devenir le point de départ d’un projet de recherche.
À partir de là, nous identifions des chercheurs ou chercheuses dont les intérêts scientifiques rejoignent la préoccupation exprimée, et leur donnons un délai, disons un an à 18 mois, pour bâtir ensemble une démarche rigoureuse. Le projet est ensuite mené conjointement, sous le leadership du citoyen ou de la citoyenne à l’origine de la proposition. S’il y a une publication à la fin, tant mieux, mais ce n’est pas l’objectif principal. Ce que nous cherchons, c’est à développer une compréhension plus large de la méthode scientifique dans la population.
Ces personnes deviennent alors, à leur manière, des ambassadrices et ambassadeurs de la science. Grâce à leur voix et à leur vote, ils et elles peuvent interpeller leurs élu·e·s pour soutenir la recherche. Ce type de collaboration aide aussi à démystifier la recherche. On entend souvent des citoyens et citoyennes s’étonner de la complexité ou de la durée du processus scientifique.
Je pense, par exemple, à cette dame de la région de Granby qui s’interrogeait sur la pratique du gavage des canards pour la production de foie gras. Elle n’avait pas de formation universitaire, mais elle a contacté un endocrinologue, puis des experts en comportement animal à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal. Ces chercheurs et chercheuses ont pris le temps d’écouter ses questions, et ensemble, ils ont monté un projet de recherche. Elle est ensuite devenue une porte-parole exceptionnelle pour parler de cet enjeu aux élus, avec des exemples concrets et accessibles. Ce projet l’a même aidée à faire avancer son propre commerce.
On nous demande souvent des chiffres, et c’est évidemment important. Mais dans bien des cas, ce sont les anecdotes qui ont le plus d’impact. Elles permettent de créer un lien direct avec les décideurs et les décideuses, en plus de rendre la recherche plus tangible.
Q. Dans votre rôle, vous êtes aussi un pont entre les chercheurs et les décideurs publics. Comment peut-on mieux former les jeunes scientifiques à interagir avec les institutions gouvernementales ou à influencer les politiques publiques?
RÉMI QUIRION Je pense qu’il faut commencer par créer des occasions concrètes de formation, mais aussi offrir des passerelles vers les milieux gouvernementaux. C’est exactement ce que nous essayons de faire avec le programme INTERFACE, une formation développée en partenariat avec l’Acfas qui vise à outiller les scientifiques, particulièrement la relève, pour dialoguer efficacement avec les élus, les fonctionnaires et les institutions gouvernementales.
Ce programme s’adresse à un public varié : des étudiant·e·s, des fonctionnaires, des professeur·e·s…mais nous mettons de plus en plus l’accent sur la relève, afin de favoriser un dialogue direct entre jeunes scientifiques, élus et hauts fonctionnaires. L’idée, c’est de permettre à un chercheur ou une chercheuse de rencontrer un ministre, d’échanger avec lui, puis d’être capable de résumer son projet de recherche en quelques lignes. Ce type d’exercice ouvre des portes.
Par exemple, certains jeunes peuvent ensuite réaliser un postdoctorat dans un ministère, grâce à notre programme de Scientifique en résidence. L’objectif, c’est vraiment d’intégrer davantage de science dans les environnements décisionnels. Prenons des ministères comme la Santé, l’Éducation ou l’Environnement : ce sont des milieux complexes, où des connaissances scientifiques solides sont essentielles.
Les scientifiques en résidence dans ces ministères jouent un rôle clé. On les décrit parfois comme des « chevaux de Troie » dans le bon sens du terme! Ils et elles entrent dans la machine gouvernementale avec leur bagage de recherche et peuvent contribuer à redéfinir, voire réécrire certaines politiques ou projets de loi. Et ça, c’est fondamental, parce que les lois que nous modifions ou adoptons aujourd’hui auront des impacts durables sur la société.
Découvre les autrices

Juliette François-Sévigny et Laura Tribouillard
Juliette et Laura sont les deux têtes qui dirigent la présente édition de La Fibre. Alors que Juliette est candidate au doctorat en psychologie, Laura est candidate au doctorat en médecine moléculaire. Les deux ont une passion commune : la communication scientifique.


