Avez-vous déjà réfléchi à ce que représente la nourriture dans votre vie? Pour certains, elle est source de plaisir. Pour d’autres, elle évoque des règles à suivre, de la culpabilité ou encore de la souffrance. La nourriture ne répond pas seulement à un besoin physique : derrière nos comportements alimentaires se cachent parfois des histoires personnelles éprouvantes.
Les comportements alimentaires comme la restriction (p.ex., suivre une diète) ou la suralimentation s’inscrivent fréquemment dans une histoire de vie marquée par l’adversité interpersonnelle durant l’enfance ou l’adolescence. Ces expériences peuvent augmenter le risque de composer avec un trouble des conduites alimentaires, comme l’anorexie, la boulimie ou l’hyperphagie, qui touchent entre 1 % et 3 % de la population. Ces difficultés apparaissent généralement au début de l’âge adulte et s’accompagnent souvent de lourdes conséquences sur le plan de la santé physique et mentale. Au Québec, plus d’une personne sur trois affirme ressentir de la culpabilité face à son alimentation, illustrant la forte présence de difficultés alimentaires dans la population. Cela dit, le développement des troubles alimentaires découle de l’interaction complexe de plusieurs facteurs biologiques, psychologiques et environnementaux. Parmi ceux-ci, les expériences d’adversité interpersonnelle à l’enfance jouent un rôle central dans la relation au corps et à l’alimentation, soulignant ainsi l’importance de mieux comprendre ces réalités.
Quand l’autre blesse
Grandir dans un environnement où l’amour semble conditionnel, où il faut constamment faire attention à ne pas déranger et où l’on est rejeté par des amis, peut être source de grande souffrance pour un enfant. Ce type d’expériences, lorsqu’elles se produisent dans les relations proches comme celles avec les parents, les proches ou les pairs, s’inscrit dans ce qu’on appelle l’adversité interpersonnelle. Celle-ci peut se présenter sous plusieurs formes, comme la négligence, l’intimidation ou différentes formes d’abus (psychologique, physique ou sexuel), mais aussi à travers un climat relationnel instable, menaçant ou invalidant.
Malheureusement, l’adversité vécue durant l’enfance ou l’adolescence n’est pas rare. En effet, environ une personne sur trois rapporte avoir été exposée à une forme d’abus dans sa jeunesse et plus d’une personne sur cinq aurait vécu de la négligence. À cela s’ajoutent aussi d’autres formes d’adversité, dont l’intimidation ou l’exposition à la violence. Parfois, ces blessures laissent une souffrance durable chez la personne qui les porte. Ce qui est vécu dans la relation à l’autre peut ainsi parfois finir par s’inscrire dans la relation à soi… et à la nourriture.
La nourriture, cette armure invisible
La recherche scientifique montre qu’avoir vécu une expérience interpersonnelle adverse à l’enfance peut augmenter le risque de développer un trouble alimentaire à l’âge adulte. Mais au-delà de ce constat, une question persiste : pourquoi ces expériences sont-elles associées?
Un enfant ayant grandi dans un climat instable ou menaçant peut développer des difficultés à reconnaître, comprendre ou réguler* ses émotions. En effet, dans un contexte où les relations sociales et familiales sont marquées par la violence, la froideur ou l’indifférence, ce dernier n’a souvent pas l’espace pour écouter ce qu’il ressent. Comment pourrait-il apprendre à accueillir ou tolérer ses émotions, alors qu’il doit d’abord survivre aux tensions qui l’entourent? Ces émotions deviennent alors confuses, menaçantes et difficiles à comprendre. L’enfant apprend ainsi à les ignorer, à les craindre ou à les rejeter, ce qui complique la compréhension de son monde intérieur.
Dans ce contexte, la nourriture peut éventuellement devenir une stratégie pour faire face aux émotions difficiles, une armure pour se protéger de ce qui fait mal. Mais comment ce mécanisme se met-il en place? Lorsqu’un adulte ressent un inconfort émotionnel difficile à comprendre ou à tolérer, la nourriture peut devenir un moyen pour soulager la tension intérieure. Par exemple, manger en grande quantité peut agir comme une distraction temporaire, une façon d’échapper à une douleur émotionnelle. À l’inverse, se priver ou contrôler strictement son alimentation peut donner un sentiment de contrôle dans un monde intérieur (ou extérieur) qui semble chaotique.
Ces comportements se manifestent souvent de façon automatique, et ce, sans qu’on en ait toujours conscience. Manger sans avoir faim, se priver malgré l’inconfort, grignoter pour calmer une émotion… Lorsque la détresse n’est plus tolérable, la nourriture apaise, elle réconforte, elle distrait. Avec le temps, ces habitudes alimentaires peuvent se renforcer et s’installer comme des moyens principaux pour réguler les émotions. Si ces stratégies apportent un soulagement temporaire, elles peuvent aussi contribuer à l’apparition d’un trouble alimentaire. Cette armure invisible, bien qu’elle protège, peut aussi finir par enfermer, étouffer et isoler.
Mieux comprendre pour mieux aider
Pourquoi est-il important de comprendre comment les blessures relationnelles vécues durant l’enfance contribuent aux difficultés alimentaires à l’âge adulte? Cela nous invite d’abord à faire preuve d’empathie envers soi, mais aussi envers ceux et celles qui portent ces expériences, souvent en silence. Car derrière les comportements alimentaires se cachent parfois des histoires de souffrance, de survie et de résilience.
Pour les personnes intervenantes, cela implique d’aller au-delà des comportements visibles en adressant les difficultés qui y sont associées, comme la régulation des émotions*. La compréhension de l’histoire personnelle et des dimensions parfois invisibles des comportements alimentaires permet ainsi d’offrir un accompagnement plus sensible, humain et adapté. Il est aussi important pour les personnes intervenantes de considérer les troubles alimentaires comme une expérience à comprendre plutôt qu’un simple « problème » à résoudre.
Que ce soit pour se nourrir, se priver, se réconforter ou se distraire, les comportements alimentaires racontent une histoire, souvent complexe et chargée de sens. Prendre le temps d’écouter, de comprendre et de réfléchir à cette histoire pourrait ainsi représenter un premier pas vers une guérison durable, où l’histoire se réécrit une bouchée à la fois.
Lexique
Régulation émotionnelle : Capacité à reconnaître, comprendre et tolérer ses émotions, qu’elles soient positives ou négatives. Cette habileté peut être affectée par des expériences relationnelles à l’enfance et l’adolescence. Dans certains cas, une personne peut en venir à utiliser la nourriture comme moyen de composer avec ses émotions (p.ex., manger parce que ça apaise un stress).
Découvre l'autrice

Lily Bellehumeur-Béchamp (elle)
Lily est étudiante au doctorat en psychologie, profil recherche et intervention, à l’Université Laval. Dans le cadre de sa thèse, elle s’intéresse aux processus psychologiques qui permettent de mieux comprendre le lien entre les traumatismes interpersonnels vécus dans l’enfance et l’apparition d’accès hyperphagiques à l’âge adulte. Passionnée par la psychologie de la santé et l’enseignement, elle consacre aussi son temps libre au jardinage, à la lecture et à la peinture sur céramique


