Environ une personne sur trois vivant avec un cancer se retrouve avec un cerveau en mode « brouillard » comme s’il avait soudainement vieilli de plusieurs années. Pourtant, dans la même salle de traitement, une autre personne, même âge, même type de cancer, même traitement et même détermination, garde toute sa lucidité. Leur différence? Un élément qui échappe encore aux radars des protocoles médicaux.
Certaines personnes atteintes de cancer, notamment celles qui ont un statut socio-économique plus faible, sont plus à risque de développer des troubles cognitifs. Longtemps, ces difficultés ont été attribuées presque exclusivement aux traitements, en particulier à la chimiothérapie, d’où leur surnom désormais bien connu de « chemobrain ». Mais les connaissances ont évolué, et ce terme, un peu trop réducteur, a progressivement laissé place à l’expression « troubles cognitifs liés au cancer ». On sait désormais que ces troubles ne tiennent pas à un seul facteur isolé, mais à un enchevêtrement de causes, un phénomène véritablement multifactoriel*. En effet, ce n’est pas seulement la chimiothérapie qui brouille les pistes. Le cancer lui-même, la fatigue tenace, les nuits sans sommeil, le stress et l’âge s’invitent aussi à la fête… ou plutôt au chamboulement. Autant de facteurs qui viennent semer la pagaille, comme si le corps menait plusieurs combats en même temps, et que le cerveau, lui, peinait à suivre le rythme.
Pourtant, les facteurs biologiques ne sont que la moitié de l’histoire. Dans ce casse-tête complexe, une pièce essentielle reste souvent négligée, à savoir les facteurs socio-économiques. Trop souvent relégués au second plan, ils agissent pourtant comme des amplificateurs silencieux. Ils influencent non seulement la survenue des troubles cognitifs, mais aussi leur prise en charge et leurs répercussions sur la vie professionnelle et financière des personnes concernées.
En effet, les patients et patientes avec un faible revenu, un niveau d’éducation limité ou vivant dans des conditions précaires sont plus à risque de développer des troubles cognitifs. Mais que se passe-t-il quand la précarité s’en mêle et brouille encore plus les cartes cognitives?
Le cerveau aussi vit sous le seuil de pauvreté
Les facteurs socio-économiques ne sont pas en périphérie de la santé cognitive, ils en sont un levier central. Le stress financier, par exemple, affecte bien plus que le portefeuille, il secoue aussi le cerveau. Il ne reste pas uniquement financier et se transforme rapidement en stress tout court. Il affecte ainsi l’équilibre psychologique de manière globale et a également des répercussions sur le fonctionnement cognitif. Il est d’ailleurs bien établi que les troubles cognitifs et psychologiques s’influencent mutuellement, notamment via des mécanismes inflammatoires qui touchent les cellules du cerveau.
Un revenu modeste ou une situation financière instable limite l’accès à de nombreuses ressources. Cela inclut notamment les traitements et soins spécialisés, pourtant essentiels dans un contexte de cancer et de troubles cognitifs.
Au-delà des enjeux d’accès aux soins, l’activité professionnelle elle-même joue un rôle clé. Avoir un emploi ou travailler ne consiste pas seulement à générer un revenu, c’est aussi faire une gymnastique quotidienne pour le cerveau. Résoudre des problèmes, suivre des consignes ou jongler avec les tâches sont autant d’activités qui sollicitent la mémoire, l’attention et la concentration. En ce sens, l’activité professionnelle agit un peu comme un tapis roulant pour le cerveau, elle l’entraîne et le maintien en forme. Autrement dit, l’exercice cognitif, c’est aussi bon pour la tête que le sport l’est pour le corps. Ainsi, avoir un emploi permet de stimuler le cerveau au quotidien et peut contribuer à freiner l’apparition ou l’évolution des troubles cognitifs.
Du côté de l’éducation, le constat est similaire. Un niveau de scolarité plus élevé est associé à une meilleure capacité d’adaptation cognitive. À l’inverse, les personnes ayant reçu une éducation moins poussée sont plus vulnérables au déclin. Et parce que les inégalités cognitives ne s’arrêtent pas aux bancs de l’école, d’autres dimensions du quotidien entrent aussi en jeu.
Et si l’on vous disait que votre code postal pouvait aussi influencer votre santé cognitive? Des études ont montré que les personnes vivant dans des quartiers défavorisés présentent un risque accru de troubles cognitifs. Comme quoi, la localisation géographique ne détermine pas seulement la livraison des colis, mais peut aussi peser, discrètement, mais sûrement, sur les fonctions cognitives.
Dans le cas d’un cancer en particulier, toutes ces dimensions, notamment l’arrêt du travail ou des études, les dépenses supplémentaires et les soins parfois non couverts, convergent et se renforcent. Le diagnostic ne vient pas seul, il s’accompagne souvent d’un fardeau socio-économique qui complique la trajectoire de soins.
Des soins bien administrés, mais socialement sous-dosés
Aussi lourdes soient-elles, les conséquences des inégalités socio-économiques restent étonnamment peu considérées dans les protocoles de soins. Au Québec, bien que les facteurs socio-économiques gagnent en intérêt, leur évaluation individuelle demeure difficile, faute d’absence de questionnaires d’évaluation standardisés en français. Cette lacune limite la compréhension de leur impact, notamment chez les personnes atteintes de cancer.
Le cerveau, un organe sensible à bien plus que la biologie, ne réagit pas au laboratoire, mais dans la vraie vie. Intégrer les réalités socio-économiques dans les démarches cliniques ne consiste pas à élargir les soins, mais à mieux les cibler. En prenant en considération ces facteurs, il sera possible d’intervenir précocement auprès des personnes à risque et d’éviter l’évolution des troubles cognitifs vers des stades avancés. La médecine du futur pourrait donc commencer par reconnaitre la complexité du présent et tenir compte de tous les facteurs qui façonnent la santé. C’est en reconnaissant cette réalité multiple que la prise en charge pourra devenir véritablement globale, inclusive et équitable.
Lexique
Troubles cognitifs : Difficultés liées aux fonctions du cerveau tel que des troubles de mémoire, problèmes de concentration, temps de raisonnement long, incapacité à résoudre des problèmes, etc.
Chemobrain : Difficultés liées aux fonctions du cerveau observées pendant ou après une chimiothérapie.
Multifactoriel : Phénomène causé par plusieurs facteurs.
Découvre l'autrice

Sarah Harb (elle)
Pharmacienne de formation (PharmD), Sarah poursuit ses études avec une maîtrise en Sciences Pharmaceutiques à l’Université Laval et mène des projets de recherche en neuro-psycho-oncologie. Animée par une vision de santé durable, elle repense la prise en charge des patients atteints de cancer en tenant compte de leurs réalités socio-économiques, pharmacologiques et cliniques, pour créer des stratégies thérapeutiques plus humaines, inclusives et prêtes à relever les défis de demain. Et quand elle ne tente pas de démêler les petits nœuds du monde de la santé, elle fait voler la balle au tennis de table ou laisse libre cours à son imagination dans les arts plastiques.


